Samedi 3 novembre 2007 — Dernier ajout lundi 14 mars 2011

L’agriculture et l’argent : la critique agrobiologique de l’economie moderne

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Sir Albert Howard, un critique de la Révolution industrielle et de la motivation du profit en agriculture

Dans son ultime ouvrage, Farming and gardenning for health or disease, publié deux ans avant sa mort, Howard reprend l’axe thématique historique qu’il avait proposé dans son Testament agricole. Il compare l’agriculture des civilisations du passé puis étudie les étapes de l’histoire agricole britannique du point de vue de la question du maintien de la fertilité des sols. Même s’il juge plus ou moins sévèrement les systèmes agraires du passé, c’est sur la modernité qu’il concentre sa critique. Comme il l’a signalé dans le Testament agricole, Howard considère qu’il y a deux facteurs responsables de la destruction de la fertilité du sol : « La responsabilité de ce méfait doit être supportée à parties égales par les disciples de Liebig et par notre système économique actuel » [1]. Il consacre ainsi, dans son ultime ouvrage, deux chapitres distincts à « L’industrialisme et la motivation du profit »(chapitre V) et à « L’intrusion de la science » (chapitre VI), pour expliquer la rupture moderne des deux moitiés du « cycle vital » [2] en agriculture. Sa critique de l’économie moderne va retenir notre attention dans un premier temps. Après avoir repéré la naissance du capitalisme agraire dans les lois d’enclosures successives, Howard voit dans la Révolution industrielle l’événement qui bouleverse l’agriculture (§2211). Pour Howard, le facteur primordial de la crise que l’agriculture et la société vivent depuis l’établissement de « l’industrialisme » est la motivation du profit (§2212). Les conséquences de l’érection du profit en maître de la société sont le pillage de la fertilité mondiale au profit de l’Occident et la transformation de son activité industrielle et de ses villes en parasites des campagnes (§2213).

2Aux origines de la crise agricole : capitalisme et Révolution industrielle2

Les enclosures et le développement du capitalisme agraire
Howard considère que les enclosures ont permis aux agriculteurs de produire autant de fumier qu’ils le pouvaient, et donc d’améliorer leurs rendements. Bien que contestées par les paysans, les enclosures, étalées en plusieurs Enclosure Acts sur six siècles, entre 1235 et 1845, selon Howard, ont finalement gagné, car elles ont eu un effet positif sur les sols. L’action cumulée des arbres et des haies plantés, liée aux enclosures a, certes, contribué au maintien de la fertilité : « It was during this period that the English landscape as we know it today was created by the judicious laying out of parks, artificial lakes, groups of trees, and woods. All this planting provided an important factor in the maintenance of soil fertility ».
Néanmoins, Howard est bien conscient que c’est sur le plan social et économique que les enclosures ont conduit au plus grand changement. En effet, complétées par la rotation Norfolk, les enclosures ont fait la démonstration que l’investissement d’argent dans l’agriculture peut être excellent. Mais, parallèlement, le remplacement du système manorial par une agriculture individuelle en champs clôturés a produit aussi de graves dommages. Les profits importants obtenus par la vente de la laine, par exemple, ont enrichi une minorité tout en introduisant une nouvelle conception de l’agriculture. La motivation du profit commença à être la règle de l’agriculteur ; l’agriculture cesse d’être un mode de vie et devient bientôt un moyen d’enrichissement. Des individus entreprenants cherchent à utiliser leurs fermes pour faire de l’argent. Mais, dans le même temps, l’exode rural et la prolétarisation de nombreux paysans et travailleurs ruraux se développent : « large numbers of less fortunate individuals deprived of their land had either to work for wages or seek a living in the towns ».
Les lois d’enclosure ont donc aussi conduit à une nouvelle agriculture et à « l’intronisation de la motivation du profit dans la vie nationale ». On peut considérer que, pour Howard, cette naissance du capitalisme agraire est à l’origine du fort développement du capitalisme en général, lequel a permis la Révolution Industrielle.

La Révolution industrielle et l’accroissement de la pression sur la fertilité des sols

La Révolution Industrielle a créé deux nouvelles faims : la faim des populations urbaines en forte croissance, d’une part, et celle des machines, d’autre part. Toutes les deux ont sérieusement diminué les réserves de fertilité des sols européens. Cependant, la critique howardienne ne porte pas sur la Révolution industrielle en tant que phénomène d’accroissement radical de la pression humaine sur les ressources naturelles. Imbibé d’une vision cyclique de la nature, Howard croit que l’accroissement de la pression humaine sur les ressources, de fertilité en particulier, peut être sans ou presque sans conséquences si l’on compense ces prélèvements nouveaux par une restitution de tous les déchets [3]. Howard ne critique ici la Révolution industrielle que du point de vue certainement restrictif et quelque peu utopique [4] de sa « grande loi du retour ». Ainsi écrit-il à propos des faims nouvelles de la machine et de la population urbaine : « Ni l’une ni l’autre n’ont étés accompagnées du retour à la terre de leurs déchets respectifs. Au lieu de cela, de fortes sommes d’argent ont été dépensées pour écarter complètement ces déchets et ainsi mettre obstacle à leur retour à la terre qui en avait beaucoup besoin. Beaucoup d’ingéniosité a été consacrée au développement d’une méthode efficace pour faire partir les déchets humains dans les rivières et les mers. Cela a pris finalement la forme de nos égouts contemporains. Le contenu des poubelles des maisons et des usines va dans d’immenses décharges ou dans des incinérateurs » [5].
Dans un premier temps, la demande additionnelle en nourriture et matières premières a été satisfaite par l’agriculture restaurée et le labour périodique des prairies. Une de ces demandes consistait dans les importantes quantités de blé pour l’alimentation des populations urbaines. Pendant plus de 150 ans, le prix du blé a été régulé par une série de Corn Laws, qui ont tenté de tenir l’équilibre entre les revendications des fermiers producteurs du grain et ceux parmi les consommateurs et les industriels qui ont défendu la nourriture à bon marché pour leurs travailleurs, afin de pouvoir exporter leur produits avec profit. Mais, à mesure qu’augmente la population urbaine, la pression sur la fertilité des sols s’élève, jusqu’à ce qu’en 1845, une désastreuse moisson et une famine contraignent le gouvernement à céder (en 1846).
Privés de la protection des Corn Laws, les fermiers sont forcés d’adopter de nouvelles méthodes et de cultiver intensivement [6]. Le drainage et sa mécanisation sont développés à partir de 1843 ; la même année, la parution du fameux essai de Liebig attire l’attention sur les engrais. On apporte également des améliorations à l’élaboration du fumier de ferme. Mais en même temps, pour Howard, deux « erreurs fatales » sont commises : l’utilisation d’engrais artificiels comme le nitrate de soude ou le superphosphate, d’une part, et l’importation d’aliments pour le bétail à la place des aliments du pays, d’autre part. En adoptant ces deux expédients qui semblent profitables à ce moment, l’agriculture britannique pose les fondations de nombreux troubles pour le futur. Néanmoins, il s’ouvre une période de prospérité pour la campagne, jusqu’à la fin de la décennie de 1870.
La prospérité agricole est stoppée, sans rémission jusqu’alors, au sentiment d’Howard [7], par la grande crise de 1879. Le rendement moyen du blé tombe bas, beaucoup de têtes de bétail sont décimées par la maladie. Le prix du blé chute fortement en raison de larges importations des terres vierges du Nouveau Monde. Cette grande crise a ruiné de nombreux agriculteurs et porté un coup mortel (« a mortal blow ») à l’industrie. Voici en quels termes Howard en rend compte :
« Since 1879 the standard of real farming in this country has steadily fallen. The labour force, particularly the supply of men with experience of and sympathy with livestock, markedly diminished and deteriorated in quality. Rural housing left much to be desired. Drainage was sadly neglected. The small hill farms, which are essential for producing cattle possessing real bone and stamina, fell on evil days. Our flocks of folded sheep, so essential for the upkeep of downland, dwindled. Diseases like foot-and-mouth, tuberculosis, mastitis, and contagious abortion became rampant. Less and less attention was paid to the care of the manure heap and to the maintenance of the humus content of the soil. The NPK mentality replaced the muck mentality of our fathers and grandfathers. Murdered bread, deprived of the essential germ, replaced the real bread of the last century and seriously lowered the efficiency of our rural population. The general well-being of our flocks and herds fell far below that of some of our overseas competitors like the Argentine ».

2La motivation du profit2

Nous avons vu que, selon Albert Howard, l’agriculture européenne travaille pour le profit depuis le déclin du système féodal, depuis que les corvées dues aux seigneurs par les paysans ont laissé place à des loyers. Mais l’auteur anglais note encore que c’était déjà, à l’époque des Tudors, un trait caractéristique du commerce britannique de la laine, lequel se développe avec les enclosures. De même, les tenants de la « nouvelle agriculture » du XVIIIe siècle étaient parfaitement conscients du profit à tirer de leurs innovations [8]. On retiendra aussi, dans la citation suivante, l’admiration qu’éprouve Howard pour les réformateurs agricole de ce siècle : « the great English agricultural pionneers of the eighteenth century were also perfectly alive to the question of the monetary return for their reforms » [9]. En effet, depuis que chaque récolte est vendue plutôt que consommée (« as soon as any harvest is sold rather than consumed »), la question du profit a dû surgir. Nous en arrivons ici à la position d’Howard sur le profit.
Il ne rejette pas l’idée de tirer un profit de l’agriculture, il ne fait pas l’apologie d’une agriculture vivrière ou autarcique. Le point de vue de Sir Albert Howard est qu’il s’agit d’un problème de degré et d’accent (« of degree and emphasis »). Le profit est-il le maître ? Dirige-t-il et tyrannise-t-il les buts de l’agriculteurs ? Déforme-t-il les buts du fermier et fait-il d’eux une nuisance pour le mode de vie de l’agriculteur ? Le profit est-il toujours plus recherché, au point de rendre le fermier oublieux des conditions pour la culture de la surface de la Terre, jusqu’à ce qu’il en vienne, aujourd’hui, à défier ces grandes lois naturelles qui sont la véritable fondation et origine de tout ce qu’il a tenté ? S’il en est ainsi, alors le principe du profit a outrepassé son utilité : il a été tiré du créneau qui lui était attribué dans l’économie du monde [10], mis sur un haut autel, et adoré comme un veau d’or, selon les mots d’Howard.
Howard observe cependant que l’agriculture a rarement permis de bâtir de grandes fortunes. Au premier abord, la motivation du profit ne semble pas avoir mené l’agriculture moderne bien loin. Les agriculteurs des nouveaux pays ouverts au XIXe siècle n’ont pas fait de grandes fortunes. Il s’est peut-être fait beaucoup d’argent dans le mouton et les plantations industrielles pendant un temps. Mais, dans l’ensemble, les rapports monétaires de la nouvelle agriculture ne sont pas impressionnants. Ils ne supportent jamais la comparaison avec les colossales fortunes que l’industrie du XIXe siècle a produit pour les propriétaires d’usine.
C’est pourquoi Howard a du mal à comprendre les raisons qui ont mené à l’exploitation sans vergogne des terres du nouveau monde : « Il est, par conséquent, difficile de comprendre que, sans grande richesse personnelle ni intentions nuisibles, l’agriculteur nord américain fut, néanmoins, un véritable pillard. Il a fait plus de mal qu’il était pensable en deux ou trois générations au sol, le plus sacré des dépôts (dons) [11] de la nature ». Pour l’instant, Howard se contente de déplorer l’oubli de ses chers « principes de l’agriculture mixte » comme cause de la dégradation des sols : ils « n’ont pas franchi les océans. L’agriculteur américain était inconscient de leurs pertes. En pratique, il a répété l’ancienne culture itinérante des agriculteurs primitifs qui transformait la forêt tropicale en cendres.
Voyons maintenant l’analyse fouillée que fait Howard de la triste exploitation de la fertilité et des richesses du monde menée au profit de l’agriculture occidentale.

2L’exploitation occidentale du monde2

Dans la période 1850-1900, « le monde moderne » a été marqué par une forte croissance de la population, car celle-ci a plus que doublé. Il y a donc eu plus de bouches à nourrir. Selon Howard, s’il n’y avait pas eu d’autres changements, la densité rurale européenne aurait rivalisée avec celle de la Chine et il aurait fallu adopter des méthodes intensives similaires à celles des paysans chinois pour que la population additionnelle puisse survivre. Le destin ou leur propre ingéniosité a mené les nations occidentales sur un autre chemin, bien différent de la situation de l’Extrême Orient.
L’exploitation des terres vierges et ses conséquences
L’exploitation des terres vierges
Les nouvelles populations européennes ne sont pas toutes restées en Europe. Un courant d’émigration a mené une partie de cette population à prendre possession de vastes étendues de terres vierges en Amérique du Nord, en Australie, en Nouvelle Zélande, et en Afrique du Sud. Avec de telles étendues, l’agriculture est devenue extensive. Les agriculteurs ont préféré des petites productions à l’hectare sur de grandes étendues plutôt qu’une grosse productivité sur des plus petites surfaces cultivées intensivement. La somme de l’effort humain investi par unité de surface devient la question cruciale. En contraste avec l’Europe, les populations étaient clairsemées, ce qui signifie peu de bras et donc peu de travail manuel possible. Le premier fait significatif à noter, d’après Howard, est la distribution inégale de l’augmentation de population entre les anciens et les nouveaux pays [12].
C’est dans ces circonstances que la machine est venue aider l’agriculture. L’introduction de « l’usage des machines en agriculture fut révolutionnaire ; ce fait n’est pas toujours réalisé ». Howard reprend quelques chiffres, d’un travail de son épouse, pour aider à saisir la révolution de la mécanisation déjà réalisée dans les années 1930, au niveau de la forte diminution de travail humain théoriquement nécessaire en agriculture :
« Five men working with the most modern combine (So called because it is a machine combining cutting and threshing. A header is another form of the combine.) can harvest and tresh fifty acres of wheat in the same number of hours as would require 320 persons working with old-fashioned hand tools ; two men working with a header can replace 200 working with sickles ; other calculations show for certain specified jobs only one-twentieth or even only one-eightieth of the amount of human labour formerly employed » [13].
Howard ajoute que le séparateur de crème et la machine à traire ont produit une « dramatique augmentation » de l’industrie laitière en économisant le travail humain. Mais il reste un homme reconnaissant des bienfaits apportés par le machinisme :
« We have reason to be grateful to those who invented the powerfull devices which made possible these results » [14].
La nourriture qui a permis les fortes augmentations dans les populations occidentales fut, pour partie, une nourriture produite mécaniquement. Sans ces machines, Howard pense que ces populations auraient été privées [15]. Cependant, il y a une autre face à cette situation. Howard se porte au plan psychologique et moral des occidentaux pour s’expliquer comment la Révolution industrielle aurait accouché d’une société et d’une agriculture intenables et non durables. La « facilité avec laquelle l’agriculture a été mécanisée était en soi une tentation à laquelle les nations occidentales n’ont pas été capable de résister ». Il a semblé si facile de produire suffisamment de nourriture avec comparativement peu de travail humain, comme de fournir des matières premières aux autres machines industrielles, bien plus ingénieuses que les machines agricoles. Le résultat est notre singulière société de consommation moderne :
« From these machines, continuously fed with the wool, cotton, silk, jute, hemp, sisal, rubber, timber, and the oil seeds of the whole world, has flowed a vast stream of industrial articles which have been at the disposal of all and which have given a quite special character to our modern civilization ».
En cédant à une telle facilité, les conséquences négatives étaient fatales pour Howard :
« The result has been inevitable. The hunger of the urban populations and the hunger of the machines has become inordinate. The land has been sadly overworked to satisfy all these demands which steadily increase as the years pass » [16].
L’exploitation générale des sols n’a pas démarré véritablement avant que le XIXe siècle ne soit bien sur ses rails. Du monde entier sont alors arrivés en Europe d’immenses volumes de nourritures et de matières premières, dans une telle abondance que personne n’a pensé à s’arrêter pour demander si ce flot pouvait continuer pour toujours.
Tous ces processus sont à peu près une pure récolte, une simple interception et conversion des réserves de la Nature en une autre forme [17]. Les méthodes agricoles employées n’ont rien à voir avec un entretien des sols et ils provoquent dans ces derniers une logique perturbation. La Nature a accumulé de riches réserves d’humus « for hundred of years […] under the prairie or the forest ». Les réserves étaient si énormes que les terres produisaient céréales sur céréales sans faiblir. Dans des régions comme la plaine nord américaine, il y avait cinquante ans de récoltes de blé disponible et l’agriculteur savait bien comment manger ces richesses (« how to dig into these riches »).
Howard pense, qu’au moment où il écrit, l’expression « exploiter la terre »  mining the land ») est reconnue comme une description très exacte de ce qui passe quand « la race humaine » [18] se lance sur une étendue de fertilité accumulée et l’utilise sans penser au futur. Au milieu du XIXe siècle, une telle exploitation a commencé à une échelle jamais vue. Howard termine cette première partie de son analyse de l’exploitation de la fertilité mondiale par un mot bien teinté de physiocratie : « L’agriculture était la nourrice de l’industrie ; elle fut persuadée d’apprendre une forte leçon de son « poupon », celle de la motivation du profit » [19]. Voyons maintenant les résultats de cette exploitation des sols sur les plans agricoles et écologiques selon Albert Howard.

Les conséquences agricoles et écologiques de l’exploitation des sols
Le résultat de l’exploitation du sol a été la destruction de la fertilité du sol sur une échelle colossale. Selon Howard, aux Etats Unis, un siècle de mauvaise gestion a conduit au Dust Bowl [20], à la destruction complète ou partielle de la fertilité de plus de 250 000 000 d’acres, soit 61 % de la surface cultivée en 1937. En Nouvelle Zélande, dans certaines parties d’Afrique, a Ceylan, des dégradations, également causées par une mauvaise agriculture, ont conduit vers des désastres similaires : « Almost everywhere the same dismal story could be related ».
Quand l’élevage, à son tour, commene à offrir de fortes incitations monétaires, particulièrement en Australie et en Nouvelle-Zélande, dans les années 1880 et 1890, une nouvelle période débute. D’énormes troupeaux sont constitués, composés parfois de centaines de milliers de moutons, mais on fait à peine attention à leurs soins ; on compte sur l’herbage naturel, non touché depuis des siècles. Sir Albert Howard articule la durée de l’exploitation de ces richesses de fertilité naturelle à la présence de l’humus : « Tant que l’humus a tenu le coup, cet élevage spécialisé a pu continué. Mais lorsque les réserves d’humus furent épuisées, les désordres ont commencé. La maladie est apparue. D’inévitables accidents, la sécheresse particulièrement, apportèrent un désastre complet : il y eut une mortalité colossale. Ce fut en retour en arrière pour l’homme » [21]. Les densités de bétail trop élevées, l’absence de cultures associées aux élevages, transforment l’exploitation agricole en catastrophe. La soif immodérée du gain trouve là, pour Howard, une sévère punition, que nous pourrions qualifier de naturelle :
« La prévoyance adéquat contre ce genre de circonstances critiques aurait été une réserve de fourrage sous la forme de racines cultivées ou de foin, afin que la sécheresse ne tue pas tant. Mais comme il n’y avait pas de cultures menées côte à côte avec les animaux, il n’y avait pas de telles réserves, tandis que le remède naturel consistant à trouver de nouvelles pâtures, qui aurait atténuer la catastrophe pour le bien plus petit nombre d’animaux sauvages, ne fut pas possible longtemps. Des milliers de moutons ou de bovins périrent par conséquent : la motivation du profit était devenue un boomerang ».
Sir Albert Howard rappelle alors que l’importance de ces phénomènes de dégradation sanitaire des cheptels et des surfaces cultivables oblige les gouvernements à établir des évaluations chiffrées et à chercher des solutions : « Les années passant, le taux de maladie des animaux est devenu si sévère que les gouvernements se sont sentis obligés de les compter statistiquement et de tâcher de saisir tous les remèdes. Les statistiques rivalisent dans leur importance intrinsèque avec les statistiques de l’érosion ». Le fondateur de l’agriculture organique explique ces crises par l’application d’une seule et même logique. Avec d’un côté une agriculture céréalière intensive, et de l’autre un élevage surnuméraire et sans rotation, « il s’agit des mêmes mauvais effets dans chaque cas : nous observons les résultats de la dite monoculture » [22].
Sir Albert Howard incise alors, dans le chapitre socioéconomique de son ultime ouvrage, un rappel de son approche du fonctionnement de l’économie de la nature. Il insiste sur la présence universelle de la biodiversité et sur l’intrication des formes de vie animales et végétales dans la biosphère. Ce rappel lui sert à considérer toute agriculture conduite en monoculture comme non naturelle, et, symétriquement, à justifier son attachement aux systèmes agricoles associant polyculture et élevage [23].
Revenons au bilan de l’exploitation des sols selon Howard. Pour le scientifique anglais, il faut généraliser le propos. Nous avons affaire à un processus de destruction universelle. Ce serait déformer injustement la situation que de considérer que ces erreurs n’ont étés faites que dans l’agriculture des nouveaux pays. Ce n’était pas du tout le cas : « The thirst for profit profoundly affected European husbandry also. The yield became everything, quality was sacrificed for quantity ». La même recherche invétérée du profit aurait perverti l’agriculture européenne en lui donnant pour seul critère d’évaluation le rendement :
« Un simple coup d’œil aux statistiques agricoles révèle que ce facteur de quantité est complètement mis en avant, bien que cela soit une fanfaronnade. Les hausses de rendements par acre sont perpétuellement citées, les rendements de lait par vache sont devenus une obsession. Il y a, sans nul doute, des vertus dans un volume accru de produits ; c’est le but de l’agriculture que de produire largement, et une telle augmentation est utile à l’humanité. Mais si le calcul des profits et pertes est simplement brillant, parce que le capital a été transféré et ensuite regardé comme un dividende, quel est le sens de cette affaire ? » [24]
Comment se fait-il alors que l’exploitation des sols européens n’aient pas subi le mêmes dégradations pédologiques et sanitaires sur les troupeaux ? Howard distingue un artifice majeur pour expliquer que l’exploitation de la fertilité ne soit pas désastreuse en Europe, à la différence des pays du nouveau monde : l’organisation coloniale - ou néo-coloniale - du pillage de la fertilité et des richesses du reste du monde au profit des européens.

Le transfert facile de la fertilité mondiale en Occident
Sir Albert Howard est loin d’être timoré, politiquement parlant. Il n’hésite pas à dénoncer l’entreprise coloniale de l’Occident en termes crus :
« L’exploitation de la fertilité est un transfert du capital du passé et des possibilités futures pour enrichir un présent malhonnête : c’est du banditisme pur et simple. Encore plus, il s’agit d’une forme particulièrement vil de banditisme puisqu’elle implique le vol des générations futures qui ne sont pas là pour se défendre » [25].
Howard s’attache à expliquer que l’exploitation de la fertilité du monde peut se faire d’une façon assez « discrète ». Ainsi, il avance qu’il « n’est peut-être pas compris sur quelles distances peut s’opérer le transfert de fertilité aujourd’hui ». Ce dernier aspect serait une conséquence imprévue du vaste développement des moyens de communication. Il n’est pas nécessaire à l’agriculteur moderne de toucher à la fertilité de sa ferme pour obtenir un bon revenu ; il a des moyens plus subtils entre les mains. Avant la Seconde Guerre mondiale, « l’agriculteur téléphone », comme il a été appelé parfois, selon Howard, pouvait simplement appeler son agent, et les quantités dont il avait besoin d’aliments importés, de tourteaux de lins, ou autres, étaient livrés par camion le lendemain matin. Il était soutenu que les excréments de ses animaux étaient de cette façon enrichis et que tous les champs qu’il daignait cultiver étaient ainsi améliorés. Howard reconnaît que c’est vrai. Mais il se demande aussi à quoi cette démarche revient. Simplement, la fertilité accumulée de ces régions lointaines de la Terre, qui ont produit les matières premières du tourteau de lin, « est volée en vue de soutenir un sol européen fatigué ». Le même mauvais processus d’épuisement est à l’œuvre, mais il se passe si loin qu’il peut être temporairement ignoré. Il est intéressant de relever qu’Howard prend l’exemple de l’agriculture danoise moderne pour illustrer son interprétation. En effet, c’est justement cette même agriculture danoise qui servira aux leaders du CNJA [26] pour bâtir leur projet de modernisation de l’agriculture française, un projet qui sera fortement repris dans les Lois d’Orientation Agricole de 1960 et 1962 [27]. Pour Howard, au contraire, cette agriculture capitaliste et industrielle est un anti-modèle qui conjugue de façon néfaste le pillage du monde et l’atteinte à la santé et à la qualité de vie de l’agriculteur et de sa famille :
« L’ensemble de l’industrie laitière du Danemark a été construite sur un tel système d’alimentation importée. L’agriculteur danois n’était plus finalement agriculteur : il était dévoué à un simple processus final, et ce qu’il avait mis sur pied était une industrie de transformation [28]. C’est un étonnant éclairage de ce sujet que de découvrir qu’avant la seconde guerre mondiale l’agriculteur danois vendait fréquemment son bon beurre sur le marché londonien et achetait la margarine à bon marché pour ses enfants. La poursuite du profit a envahi non seulement ses méthodes d’agriculture mais aussi son mode de vie, et a même empiété sur la santé et le bien-être de sa famille » [29].
Le transfert de la fertilité sur le compte courant n’a pas cessé : l’érosion du sol et la charge de la maladie animale perdurent. Howard cite deux auteurs quant au rythme et à l’échelle, inconnus jusque là, de l’érosion anthropique d’origine agricole : « Two recent writers calculate that erosion is even now proceeding « at a rate and on a scale unparalleled in history » : between 1914 et 1934, they declare, more soil was lost to the world than in all the previous ages of mankind [30]. Et il ajoute, du côté de l’augmentation des maladies du bétail que « a host of learned papers are evidence that new diseases of stock are being discovered day after day, baffling both farmer and veterinary surgeon ».
Pour Howard, le « remède est simple » : « Nous devons regarder notre civilisation présente comme un ensemble et comprendre une fois pour toute le grand principe selon lequel les activités de homo sapiens, qui ont créé l’âge de la machine dans lequel nous vivons maintenant, sont fondées sur une base très peu sûre – le surplus de nourriture rendu disponible par le pillage des réserves de la fertilité du sol qui ne sont pas nôtres mais la propriété des générations qui viennent » [31]. Howard cite enfin, longuement, les conclusions d’un article de H. R. Broadbent, dans lesquelles il retrouve bien son jugement sur notre société moderne [32].
« Le monde entier est impliqué, directement ou indirectement, avec les USA et le Commonwealth britannique, dans l’usage des surplus des pays érodés. Cela nous a servi à construire notre savoir d’ingénieur. Nos constructions, engins, et mécanismes sont la manifestation matérielle de cette consommation ; mais la fondation a été l’appauvrissement du sol [33]. la nourriture était bon marché – les produits étaient peu chers car la fertilité des pays était négligé. Nous avons, en Angleterre, étaient souvent embarrassés par l’arrivée de biens pas chers lorsqu’il était connu que de hauts salaires étaient payés aux fabricants. Nous n’avons pas vu la terre qui a produit non seulement les nourritures pour ces fabricants, mais aussi la matière organique dont elles procèdent… Nous n’avons pas vu que les sols n’absorbaient plus les pluies. Nous n’avons pas vu les tempêtes de poussière qui ont emporté le meilleur des sols à des centaines de miles de leur lieu d’origine. Quand nous regardons les grandes réalisations de la modernité occidentale, tels les grands chemins de fer des USA ou le métro londonien, la production de masse des vêtements, nous devons aussi regarder les terres dévastées qui ont fourni les surplus qui les ont rendu possibles [34]. Ces réalisations à laquelle nous attachons de la valeur ont étés construites sur un surplus déséquilibré, le capital non maintenu du sol. Aucun pays ne peut continuer indéfiniment à procurer de la nourriture et de la matière à un tel coût. Dans des conditions sociales normales, de paix, il faut des fondations stables. En cinquante ans les USA se sont retrouvés avec un quart de la fertilité qui se trouvait originellement sur leur territoire. A ce rythme, d’ici une centaine d’années le continent devrait être transformé en un autre Sahara » [35].
En conclusion, Sir Albert Howard resitue son analyse de la crise agricole de l’Occcident contemporain dans la perspective historique longue de la chute des civilisations : « Peut-être que Raymond Gram Swing, auquel fait ici référence Broadbent, à propos de la situation américaine, pensait aux autres civilisations réduites en sable, avec les ruines d’anciens villages dans le désert de Gobi, la Palestine, et la Mésopotamie. Il pensait peut-être aussi à des régions africaines dépeuplées depuis les deux derniers siècles. Peut-être se souvenait-il de la malaria survenue à Rome et en Grèce antique avec le déclin de leurs populations agricoles et leur perte de vigueur » [36].
Ainsi, l’ambition de Sir Albert Howard ne se limite pas à la production de recherches et travaux agronomiques. Il vise, à travers le prisme privilégié de l’agriculture, une véritable théorie du développement. D’ailleurs, au cours de la seconde guerre mondiale, il proposera, sans succès, ses services au gouvernement britannique pour mettre ses idées politiques en pratique. Une telle ambition demande, pour être estimée à sa juste valeur, d’être comparée aux pensées politiques et économiques qui ont pris en compte la spécificité de l’articulation entre l’agriculture et l’argent. Nous en avons repéré deux qui nous semblent particulièrement éclairantes : celle d’Aristote et celle de Quesnay. De plus, et parce que nous pensons qu’ils proposent deux interprétations différentes mais complémentaires de la physiocratie, nous conduirons cette mise en perspective économique théorique conjointement avec Masanobu Fukuoka et Sir Albert Howard. Cependant, avant d’aborder cette mise en contexte dans la théorie économique, considérons un premier bilan de la vision d’ensemble des rapports entre agriculture et société selon Howard.

2A la base d’une agriculture et d’une société durables : l’entretien de la fertilité2

Pour Sir Albert Howard, dans le processus de civilisation, l’agriculture est fondamentale. On peut comprendre ce point de vue de manière très simple en reconnaissant qu’il faut bien avoir satisfait les besoins vivriers immédiats avant de pouvoir commercer d’éventuels excédents de production.
Le commerce d’excédents de la production agricole, a permis, du point de vue du producteur paysan, une entrée partielle dans l’économie de marché, synonyme d’accès à un meilleur niveau de confort matériel grâce à l’achat de biens manufacturés. Du point de vue de la civilisation, le développement de l’économie de marché et l’apparition d’un capitalisme entreprenant forment un des facteurs clefs de l’avènement de la modernité occidentale, et de la Révolution industrielle en particulier. La médiocrité générale de l’agriculture occidentale avant le XVIIIe siècle [37] fut un des obstacles importants à une éventuelle révolution industrielle. L’intensification de la production permise par les progrès agricoles du XVIIIe siècle dégage les surplus nécessaires et permet l’exode rural et l’alimentation d’une nouvelle population non agricole, qui constitue la main d’œuvre des mines et manufactures. Cette seconde Révolution agricole permet également l’industrialisation en fournissant un apport nouveau de matières premières.
En tant que de nationalité anglaise, ayant fait des études supérieures, et fils d’agriculteur, Howard s’appuie sur une connaissance de l’histoire. Il pense qu’un lien unit la seconde Révolution agricole avec la première apparition de la Révolution industrielle en Angleterre :

« A somewhat similar partnership between crops and live stock began to be firmly established in Great Britain when the defects of the manorial farming of the Middle Ages were made good by enclosure and the laying down of the exhausted open arable field to grass. This was consumed by great flocks of sheep which furnished the wool needed by the looms of Europe. Mixed farming developed : the Norfolk four-course system was devised and adopted all over the island. It was in full and successful operation on our farm in Shropshire in my early years » [38].

Avec le développement du système de la polyculture-élevage et l’introduction généralisée des légumineuses dans une rotation continue, la fertilité de la terre est maintenu malgré l’intensification de la production et la disparition de la jachère. Avant la Révolution agricole du XVIIIe siècle, la fertilité était maintenue par l’assolement triennal. Dans ce système cultural ancien, la reconstitution de la fertilité s’opérait par la mise au repos, en jachère, chaque année, d’un tiers des parcelles du finage paroissial.
Pour Sir Albert Howard, le phénomène qui fit entrer l’agriculture occidentale en crise n’est pas l’intensification permise par les innovations agronomiques du XVIIIe siècle [39]. Les phénomènes clefs sont à chercher plus tard, du côté de l’application de la Révolution industrielle à l’agriculture. Le développement de la chimie agricole entraîne celui de l’agrochimie : on commence à prétendre que les engrais minéraux artificiels peuvent remplacer avantageusement la fumure animale et l’humus. En poussant à la spécialisation des exploitations en élevage ou en cultures, ces nouveaux modèles agricoles créent soit des carences en fumure, soit des dépendances commerciales pour l’alimentation du cheptel. Dans le même temps, on pousse à considérer la ferme d’abord sous l’angle de l’argent et des profits agricoles escomptables. C’est aussi dans ce même mouvement que la mécanisation est encouragée, et recherchée par les paysans eux-mêmes, qui y voyent une possibilité de réduire temps et pénibilité de leurs travaux. C’est dans la combinaison de ces facteurs de l’industrialisation agricole que Sir Albert Howard voit la rupture du processus paysan traditionnel [40] :

« On a considéré l’agriculture comme si elle était une fabrique. On l’a considéré comme une entreprise et fait très attention pour qu’elle rapporte gros. Mais le but de l’agriculture se différencie beaucoup de celui de l’usine. Elle doit fournir de la nourriture pour que l’humanité puisse prospérer et continuer » [41].

D’une manière globale, l’œuvre d’Howard prend sa source dans la constatation du caractère déséquilibré des méthodes culturales diffusées avec de la mise en place de l’ordre capitaliste et industriel. Pour lui, et dans ce sens, la civilisation urbaine et industrielle qui se met en place sous ses yeux n’est pas viable, n’est pas durable. A contrario, Sir Albert Howard définit positivement une thèse sur le développement durable des civilisations : une agriculture durable et une population en bonne santé sont les bases et les déterminants du développement de la civilisation. Le « principe essentiel » est que « la fertilité du sol conjugué avec les revendications légitimes des populations rurales » ne devrait jamais etre en conflit avec « le comportement des capitalistes ». Pour Howard , « nous sommes à nous-même notre propre bien » [42]. Howard a le souci de l’homme et de la population. Il privilégie la satisfaction de la population rurale mais il se soucie aussi du peuple en général, déplorant notamment que l’agrochimie capitaliste détruise non seulement la terre mais la santé des gens en général, avec ses « aliments mal venus » [43] :

« La richesse la plus importante d’un pays est sa population. Si celle-ci conserve santé et force, tout le reste en découle ; quand on la laisse décliner, même de grandes richesses ne peuvent sauver le pays d’une ruine définitive. Il en résulte que le soutien le plus solide du capital doit toujours etre une population agricole satisfaite et heureuse. Une harmonie aurait du s’établir entre l’agriculture et les finances » [44].

Howard revient en plusieurs endroits sur sa thèse « sociale » :

Une « population rurale heureuse et satisfaite est le pilier le plus important pour la protection de notre patrie dans l’avenir. Un échec dans la recherche d’un compromis entre les besoins du peuple et de la finance ne peut finir que par la perte des deux » [45].

D’un coté, la santé de la terre, des paysans, et de la population en général ; de l’autre la finance , le monde financier , les « exigences du commerce et de l’industrie » [46] : Howard avance qu’il est nécessaire qu’il y ait entre les deux sphères une « harmonie », un « équilibre » des exigences. Mais, finalement, il attribue un primat à la santé de la terre et aux premiers « besoins du peuple » [47] :

« L’alimentation nationale doit toujours occuper parmi les choses importantes la première place. Le système financier ne vient malgré tout qu’en second lieu » [48].

Cette thèse appartient pour Howard aux « vérités élémentaires » [49]. A partir de là, Howard apparaît explicitement ne pas être un libéral, du point de vue économique. Le sol et les hommes en bonne santé doivent êtres préservés, protégés. Le « sol est le capital des nations, capital vrai, durable » [50] et nous sommes notre plus grand bien : « Il sera nécessaire de prendre des mesures pour protéger le pays des transactions du monde financier » [51]. Le développement durable, selon Howard, exige une bonne dose de protectionnisme.
Pour conclure ce paragraphe, nous allons voir comment Howard en vient finalement à criminaliser le non respect du souci premier du maintien de la fertilité de la terre. Pour des pays comme l’Inde, où la population n’a que peu de capital monétaire, il prend en compte la protection du sol, mais aussi la protection sociale des paysans, pour rejeter les engrais minéraux :

« Le cultivateur n’a pas les moyens d’acheter ces engrais […]. En ajoutant ces corps, l’équilibre de la fertilité, (c’est-à-dire la base même de l’empire indien) serait mis en désordre par suite des phénomènes d’oxydation qui rongeraient le capital des Indes en faisant disparaître la quantité d’humus nécessaire. Bien entendu, on enregistrerait de meilleures récoltes pendant quelques années, mais à quel prix (diminution de la fertilité, diminution de la production, diminution de la qualité, maladie des plantes, maladies des bêtes et des hommes et finalement les maladies du sol lui-même, telles que l’érosion et un désert de sol alcalins). Mettre à la disposition des cultivateurs un pareil moyen passager pour l’augmentation des récoltes serait plus qu’une faute de jugement, ce serait un crime » [52].

Ici, Sir Albert Howard rejoint Karl Marx, qui note dans Le Capital :

« chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité » [53].

En Occident, Sir Albert Howard accuse finalement la recherche agronomique moderne d’être un instrument du « banditisme » capitaliste :

« La recherche agronomique a été mesurée pour faire du paysan un bandit plus habile plutôt qu’un producteur de meilleurs aliments. On lui a appris comment il peut acquérir des avantages au détriment de ses descendants, comment il peut faire de l’argent avec la fertilité du sol et les réserves de son bétail » [54].

On a transformé les paysans en « individualistes forcenés, [en] bandits de l’agriculture, dont la soif torturante de gains est la cause de ces calamités ». Howard renvoie ainsi la disparition de la terre à l’échec de la politique agricole, et donc à la responsabilité de chacun, et peut-être, particulièrement, à la domination de l’argent dans les moeurs et modes de vie modernes en général : l’érosion du sol « n’est rien d’autre que le signe visible de l’échec complet de la politique agricole. La cause de cet échec, c’est en nous-mêmes qu’il faut la chercher » [55].
L’agriculture qui a résulté de la Révolution industrielle et capitaliste menace les fondements et donc la viabilité de la civilisation occidentale. L’agriculture capitaliste a imprégné les esprits et les comportements, la terre a comme cessé d’être une ressource vitale [56]. Face à cette décadence, Howard veut rappeler qu’un système d’agriculture durable est la condition d’un développement durable de l’ensemble d’une civilisation. Il sait qu’il faut régénérer l’agriculture, et qu’il s’agit-là plus que d’un effort de sagesse. Il affirme religieusement qu’il s’agit d’un « devoir sacré » :

« Quand viendra le temps d’une régénération de l’agriculture, l’humanité aura peut-être appris la grande leçon : le gain omnipuissant doit être soumis au devoir sacré de transmettre à la prochaine génération l’héritage d’un sol fécond non diminué » [57].

On lit ici que Sir Albert Howard donne un contenu à la fois plus pratique et plus impératif au « droit des générations futures », une des dimensions clefs du concept contemporain de « développement durable ». Mais les institutions laïques et les mentalités modernes, individualistes, et relativistes, peuvent-elles encore entendre, dans les appels contemporains au développement durable, le sacré qu’elles ont dénié ?

Venons en maintenant à des réflexions forts anciennes, qui nous montreront que la conscience d’une articulation à surveiller entre « l’économie de besoins » et « l’économie d’acquisition » [58] n’est pas née d’hier. L’agriculture semble au cœur de ce problème : les réflexions économiques émises par Howard et Masanobu Fukuoka au XXe siècle n’en prennent que plus de poids.

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La nature, la richesse, et l’argent. Masanobu Fukuoka sous l’éclairage d’Aristote

2L’argent en question chez Masanobu Fukuoka2

Comme le notait Paul Ricœur, il est « peu probable qu’aucun d’entre nous soit au clair quant à ses rapports avec l’argent » [59]. Masanobu Fukuoka offre l’exemple d’une position radicale de rejet de l’importance de l’argent dans la vie agricole et l’économie des sociétés en général. Dans le passage ci-dessous, il tente de défendre l’idée d’une inutilité de l’argent et des prix pour les agriculteurs qui suivraient sa méthode :
« Lorsque je déclare qu’il n’est pas nécessaire d’évaluer les produits de la ferme, je veux dire que, qu’ils aient ou non un prix ne fait pas de différence pour le paysan qui se consacre à l’agriculture naturelle. Du fait qu’il n’utilise pas de produits chimiques et ne prend pas en compte dans ses dépenses le travail effectué par lui et sa famille, ses coûts de production sont nuls. Si tous les agriculteurs du monde voyaient les choses de cette manière, les prix à la production s’établiraient partout au même niveau et seraient désormais inutiles [60]. Les prix sont une invention de l’homme ; ils n’existent pas dans la nature. A l’origine, la nature était libre, non-discriminante et équitable. Rien n’a moins de rapport avec les produits de la nature que l’argent. Le prix du riz japonais, du riz thaïlandais, et le prix que donne le producteur au riz devraient tous êtres les mêmes. […] A quoi cela rime-t-il d’importer des oranges des Etats-Unis et d’y exporter des mandarines ? Les habitants de chaque pays n’ont besoin [61] que des produits qui poussent à la portée de leur main et devraient s’en satisfaire [62]. Ce qui s’est produit, c’est qu’une économie rendue folle par l’argent a donné naissance à une compétition insensée dans le domaine de la production alimentaire et semé le chaos parmi les pratiques alimentaires » [63].
Fukuoka dénonce, dans le commerce mondialisé actuel des denrées agricoles, une compétition destructrice via la perversion des prix agricoles et un bouleversement des pratiques alimentaires. Il propose aux producteurs, comme alternative, de ne pas entrer, ou d’entrer vraiment à minima dans l’agriculture commerciale. Pour ce faire, il rappelle que son système agronomique minimise les intrants extérieurs à acheter. Il appelle aussi à ne pas évaluer financièrement le travail individuel et familial de l’agriculteur, ce qui, notons-le, renvoie aux conditions sociales agricoles pré-modernes. De la sorte, les prix proposés aux acheteurs pourront êtres les plus bas possibles. Mais cela implique que l’agriculteur ne veuille pas s’enrichir pécuniairement. Fukuoka, comme agriculteur naturel, s’inscrit dans une philosophie de la pauvreté choisie, car la nature et l’argent seraient antinomiques. L’argent en soi serait la cause de la ruine des hommes et des sociétés via le détournement de l’attention de l’essentiel et la transformation de la dimension économique des cultures en folie. Si l’en est ainsi, l’économie monétaire doit être reléguée à la dernière place de l’économie [64] :

« Les produits agricoles obtenus par l’agriculture naturelle devraient être évalués sur la base d’une économie naturelle, et non pas d’une économie monétaire. Pour qu’il en soit ainsi, il est nécessaire qu’un système d’économie fondée sur Mu soit mis au point. Créer une économie de Mu exigera que nous nous débarrassions d’un système de valeurs erroné et que nous retrouvions la valeur originelle et véritable de l’agriculture. De plus, l’agriculture naturelle de Mu doit être soutenue et rendue effective par une économie et un gouvernement eux aussi fondés sur Mu.
Dans un pays où chacun exploite une petite ferme, les circonstances peuvent exiger qu’il y ait une organisation, partage des récoltes sur une base contractuelle, culture par coopération mutuelle, et même certains échanges commerciaux de produits de la ferme cultivés de façon naturelle, bien que cela doive se limiter à l’échange occasionnel de surplus, à petite échelle, sur des marchés de plein air » [65].

Ces idées sont-elles propres à Masanobu Fukuoka, en ce qui concerne l’histoire agrobiologique ? Non. En effet, l’ambiguïté de l’argent a été soulignée par les autres fondateurs de l’agriculture biologique. En tant qu’occidentaux, ils n’ont pas fait appel au bouddhisme pour démêler le problème monétaire de l’économie. Mais il semble que tous partagent une attitude commune, au-delà des particularismes d’inspiration religieuse, de défiance vis à vis de l’argent incontrôlé. Masanobu Fukuoka, en proposant presque la sortie de l’économie monétaire, semble le plus radical. Fort de ces observations, et en nous situant maintenant dans le champ de la critique sociale en général, nous allons esquisser une remise en contexte philosophique de la question de l’argent dans l’économie.

2Economie domestique et économie monétaire2

Dans un livre classique, Karl Polanyi rend un bel hommage à Aristote, parce que ce philosophe aurait donné une des clefs fondamentales de la compréhension de l’économie : « la fameuse distinction qu’il observe dans le chapitre introductif de sa Politique, entre l’administration domestique proprement dite et l’acquisition de l’argent ou chrématistique, est probablement l’indication la plus prophétique qui ait jamais été donnée dans le domaine des sciences sociales ; encore aujourd’hui, c’est certainement la meilleure analyse du sujet dont nous disposions » [66]. L’approche de l’économie selon Aristote s’insère de façon secondaire dans le début de la Politique. Pour être correctement comprise, elle présuppose de saisir ce qu’est la cité.

La cité et l’épanouissement de l’homme chez Aristote
Avec les trois extraits suivants tirés du Livre I de la Politique, nous allons faire connaissance avec les notions de cité, d’autarcie, de finalisme, et d’animal politique :

« La communauté née de plusieurs villages est la cité, parfaite, atteignant désormais, pour ainsi dire, le niveau de l’autarcie complète : se formant pour permettre de vivre, elle existe pour permettre de vivre bien. C’est pourquoi toute cité existe par nature, tout comme les premières communautés : elle est, en effet, leur fin, or la nature d’une chose, c’est sa fin ; ce qu’est chaque chose, une fois sa croissance achevée, c’est cela que nous appelons la nature de chaque chose […]. De plus, la cause finale et la fin, c’est ce qu’il y a de meilleur ; or se suffire à soi-même (l’autarcie) est à la fois une fin et ce qu’il y a de meilleur. D’après ces considérations, il est évident que la cité est une réalité naturelle et que l’homme est par nature un être destiné à vivre en cité (animal politique) ; celui qui est sans cité est, par nature et non par hasard, un être ou dégradé ou supérieur à l’homme : il est comme celui à qui Homère reproche de n’avoir « ni clan, ni loi, ni foyer » [67].

Dans ce premier passage, nous comprenons d’abord que la cité est un rassemblement de plusieurs villages. Ce rassemblement a pour but de permettre aux habitants d’atteindre à la vie bonne, c’est-à-dire de fournir les moyens, les infrastructures (bibliothèques, écoles, places publiques…) qui donneront aux citoyens les conditions de possibilité de l’autarcie. L’autarcie est une idée qui n’a pas forcément un sens positif aujourd’hui. Mais pour Aristote, elle désigne le rassemblement des conditions matérielles et culturelles permettant à un homme ou à une femme de s’épanouir intégralement, autrement dit d’atteindre sa fin. Il s’agit donc d’une idée très positive.
Avec l’idée de l’épanouissement intégral de l’être humain, nous venons d’introduire au finalisme aristotélicien. Aristote considère qu’il y a équivalence de sens entre la « nature » et la « finalité » d’une chose. Appliquée à la cité, aux premières communautés humaines de l’histoire, et à l’être humain, cette approche permet de comprendre ce que sont les choses ou les êtres en fonction de leur but ou du terme de leur épanouissement ou croissance. Devant telle ou telle réalité qui s’offre à l’observation, celui qui veut connaître l’identité de celle-ci posera la question : quelle est sa fin ? [68]
En tant que regroupement d’humains, la cité répond à un besoin humain. Aristote distingue chez l’homme les besoins primaires et les besoins spécifiquement humains. Les premiers renvoient aux besoins physiologiques, qu’il partage avec les autres êtres vivants. Les seconds renvoient aux appels de la vie intérieure, au besoin pour l’homme de comprendre les choses, de construire un monde à son image, de partager avec ses semblables la quête du sens qui l’habite. Quand Aristote parle de « vivre », il indique les besoins primaires, pour lesquels l’entraide permise par le regroupement d’hommes et de famille facilite la tâche. Quand il parle du « vivre bien », il indique que la cité doit son développement au fait qu’elle permet à la culture des hommes d’avancer. Cette articulation, propre à l’homme, est résumée par le concept d’animal politique [69]. Pour Aristote, l’humanisation de l’homme passe par cet approfondissement culturel permis par la cité :
« Comme nous le disons, en effet, la nature ne fait rien en vain [70] ; or seul d’entre les animaux l’homme a la parole. Sans doute les sons de la voix (phonè) expriment-ils la douleur et le plaisir ; aussi la trouve-t-on chez les animaux en général […]. Mais la parole (logos), elle, est faite pour exprimer l’utile et le nuisible et par suite aussi le juste et l’injuste. Tel est, en effet, le caractère distinctif de l’homme en face de tous les autres animaux : seul il perçoit le bien et le mal, le juste et l’injuste, et les autres valeurs ; or c’est la possession commune de ces valeurs qui fait la famille et la cité » [71].
Pour terminer cette présentation succincte de la cité aristotélicienne, notons cet autre passage célèbre où l’auteur écarte la possibilité de l’accomplissement humain solitaire et considère que l’homme normal ne peut pas atteindre son complet épanouissement hors de la cité :
« Ainsi donc, il est évident que la cité existe par nature et qu’elle est antérieure à chaque individu ; en effet, si chacun isolément ne peut se suffire à lui-même, il sera dans le même état qu’en général une partie à l’égard du tout ; l’homme qui ne peut pas vivre en communauté ou qui n’en a nul besoin, parce qu’il se suffit à lui-même, ne fait point partie de la cité : dès lors, c’est un monstre ou un dieu » [72].
Une fois la cité comprise, Aristote consacre quelques pages à ce qui lui semble être sage pour pourvoir aux besoins primaires de l’homme : « Maintenant que l’on sait clairement de quels éléments la cité est constituée, il faut parler d’abord de l’administration de la maison (économie) […] » [73]. En effet, sans « les ressources indispensables il est impossibles et de vivre et de vivre bien » [74].

De l’économie domestique, sens premier de l’économie, aux dangers de la monétarisation de la société
Chez Aristote, l’agriculture n’est pas loin de l’économie, car c’est l’agriculture qui nourrit la maison [75]. Nous pourrions ainsi commencer en reprenant Hésiode qui a dit, avec raison selon Aristote, « Ayez d’abord maison, femme et bœuf de labour » [76]. L’alimentation, par la pêche, la chasse, l’élevage ou l’agriculture constitue « un mode d’acquisition qui, par nature, fait partie de l’économie domestique : […] il s’agit, en effet, de la mise en réserve de ces biens indispensables à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille » [77]. Aristote place le travail agricole et l’économie domestique à la base de la vie bonne. Il appelle l’organisation de ce travail domestique, en vue de satisfaire les besoins primaires, l’art d’acquisition. L’art d’acquisition « a, de l’avis de tous, pour premier objet les fruits de la terre et les animaux » [78].
Mais que penser de l’acquisition de biens ne concernant pas ces besoins de base ? Nous en arrivons à la distinction, fondamentale mais sensiblement oubliée, distinction relevée par le stagirite entre l’économie et la chrématistique. Aristote pose le problème de l’enrichissement et reconnaît qu’il s’agit d’une question difficile :
« En premier lieu, on peut se demander si l’art d’acquérir la richesse (chrématistique) est identique à celui de l’administration de la maison (économique) ou s’il en est une partie ou l’auxiliaire […].
On voit clairement que l’économique n’est pas identique à la chrématistique ; de l’une relève l’acquisition, de l’autre l’utilisation ; quel art, en effet, utilisera les biens de la maison ; quel art, en effet, utilisera les biens de la maison, si ce n’est l’administration domestique ? L’art d’acquisition est-il une partie de cette administration ou est-il d’une espèce différente ? C’est là encore une question débattue » [79].
Il repose la question un peu plus loin en notant qu’elle concerne aussi bien le maître de maison que l’homme d’Etat [80] : L’art d’acquérir des biens « est-il ou non l’affaire du maître de maison et de l’homme d’Etat ? » [81] Aristote relie cette problématique à l’évolution historique de la vie quotidienne des habitants de la cité. Le problème de l’enrichissement est lié à l’augmentation des échanges extérieurs et à l’apparition consécutive de la monnaie dans la vie de la cité. Les bases de l’autarcie de la cité aristotélicienne sont menacées par le développement commercial et financier :
« Quand l’aide étrangère devint plus importante par l’importation de ce dont on manquait et l’exportation de qu’on avait en surplus, l’usage de la monnaie s’introduisit comme une nécessité. […] Une fois la monnaie inventée par suite des nécessités de l’échange, apparut l’autre forme de l’art d’acquisition, le commerce de détail, pratiqué d’abord d’une manière fort simple, et ensuite, grâce à l’expérience, avec une technique déjà plus poussée qui rechercha les sources et les modes d’échange en vue de faire les plus gros profits » [82].
Aristote note alors, d’une part, que les richesses qui sont ici en question ne sont pas les mêmes que celles de l’économie domestique, et d’autre part, qu’il y a une tendance difficilement contrôlable à l’enrichissement illimité chez ceux qui se lancent dans les affaires avec succès :
« Mais l’économie domestique, qui n’est pas cet art d’acquisition, a une limite, car l’objet de l’économie domestique n’est pas ce genre de richesse. Ainsi, à considérer la question sous cet angle, il paraît nécessaire qu’il y ait une limite à toute forme de richesse, mais nous voyons le contraire se produire dans les faits : tous les gens d’affaires accroissent indéfiniment leur richesse en espèces monnayées ». (§ IX)
Le philosophe ouvre alors l’argumentation qui va lui permettre de situer, d’abord, la véritable richesse dans les biens domestiques et nécessaires, dont les besoins sont mesurés, et de mettre, ensuite, en garde par rapport à ceux qui prêcheraient l’enrichissement monétaire illimité :
« Si l’on place souvent la richesse dans l’abondance de la monnaie, c’est parce que cette abondance est le but de l’art d’acquisition et du commerce de détail. Au contraire, certains regardent la monnaie comme bagatelle et pure convention légale, sans fondement dans la nature, puisqu’un changement de conventions parmi ceux qui s’en servent lui ôte toute valeur et toute utilité pour se procurer l’indispensable ; souvent tel homme riche d’argent manquera de la nourriture nécessaire ; vraiment étrange, cette richesse dont l’abondance même laisse mourir de faim, comme ce Midas de la fable, dont le vœu exaucé changeait en or tout ce qu’on lui présentait ». (§ IX)
Aristote, en discernant bien le problème de la subsistance, met en lumière un ordre dans les besoins. Les besoins primaires, dont fait partie la « nourriture nécessaire » ont, dans cet ordre, la priorité. Il faut, pour la philosophie grecque, que les institutions humaines aient un ordre pour être en conformité avec la nature, considérée comme ordonnée. La culture grecque antique, en consonance avec sa référence à la nature comme cosmos [83], a horreur de la démesure qu’elle assimile à l’hubris, au chaos. Aristote utilise cet argument pour affiner sa distinction dans la véritable nature de la richesse et rejeter la position de Solon : l’agriculture et les modes de vie de simple prédation [84] constituent « un mode d’acquisition qui, par nature, fait partie de l’économie domestique : […] il s’agit, en effet, de la mise en réserve de ces biens indispensables à la vie et utiles à la communauté d’une cité ou d’une famille. Ces biens mêmes paraissent constituer la véritable richesse. Car la quantité de ces biens suffisante pour vivre bien n’est pas illimitée comme Solon le prétend dans ce vers :
« Nul terme de richesse aux hommes n’est prescrit » » [85].
Aristote a critiqué l’enrichissement monétaire, le profit autrement dit. La suite logique de son raisonnement le mène à prendre position contre un autre usage de la monnaie, plus éloigné, encore, que le commerce visant le profit, de la sphère légitime qu’il a assigné à la monnaie, à savoir celle des nécessités de la subsistance autarcique, qu’un commerce modéré sert à compléter. Après la critique de la volonté de faire de l’argent sans limite avec le commerce, vient celle de la volonté de faire de l’argent avec l’argent lui même. Pour Aristote, c’est pire. Il procède à une dénonciation de l’usure ou prêt à intérêt, comme exemple de la perversion entraînée par l’enrichissement monétaire incontrôlé :
« [L’art d’acquisition], comme nous l’avons dit, a deux formes : l’activité commerciale et l’économie domestique. Celle-ci est nécessaire et louable, celle-là est une forme d’échange blâmée à juste titre (elle n’est pas naturelle, mais pratiquée par les uns aux dépens des autres). Aussi a-t-on parfaitement raison d’exécrer le prêt à intérêt, parce que alors les gains acquis proviennent de la monnaie elle-même et non plus de pour quoi on l’institua. La monnaie n’a été faite qu’en vue de l’échange ; l’intérêt, au contraire, multiplie cet argent même ; c’est de là qu’il a pris son nom (tokos), parce que les êtres produits sont semblables à leurs parents, et l’intérêt est de l’argent d’argent ; aussi l’usure est-elle de tous les modes d’acquisition le plus contraire à la nature » [86].
Or, l’usure ou prêt à intérêt est un des moteurs essentiels, sinon le moteur fondamental du développement du capitalisme. La question du contrôle des libertés monétaires a donc reçu des réponses diverses au cours de notre histoire. Masanobu Fukuoka semble défendre une position proche de celles des anciens, et d’Aristote en particulier [87]. Mais nous allons voir maintenant qu’il pense également être proche des fondateurs de l’économie politique moderne, les physiocrates. Comme Sir Albert Howard présente également de nombreuses idées proches des options de ce courant, nous les étudierons ensemble.

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Agriculture biologique et physiocratie : proximités et distances chez Masanobu Fukuoka et Albert Howard

Dans la première partie de L’agriculture naturelle, intitulée Une agriculture viciée dans un âge malade, Masanobu Fukuoka inscrit son approche économique dans celle du courant physiocrate. De son côté, Albert Howard, bien qu’il n’emploie pas nommément le terme de physiocratie, esquisse une analyse sociale et économique de l’histoire romaine où il révèle un point de vue ayant des proximités certaines avec les physiocrates, quant aux rapports entre agriculture et société. Il apparaît donc nécessaire de comprendre ici les principes économiques de la physiocratie afin de déterminer dans quelle mesure l’auteur japonais et l’auteur anglais les suivent, et ainsi mieux éclairer leurs critiques et leurs projets économiques, en les resituant dans quelque chose d’assez bien connu, du moins chez les économistes. Pour rendre notre exposé plus vivant tout en cherchant à garder autant de clarté que possible, nous alternerons les paragraphes consacrés aux physiocrates et ceux consacrés à Masanobu Fukuoka et à Howard. Une première étape mettra en évidence l’accord existant entre ces deux fondateurs et la physiocratie au sujet de la prépondérance économique de l’agriculture (§ 2231, 2232, 2233).

2La prépondérance de l’agriculture sur le commerce chez les physiocrates2

En première approche de la physiocratie, notons qu’il s’agit d’une « doctrine de certains économistes du XVIIIe siècle (physiocrates) fondée sur la connaissance et le respect des « lois naturelles » et donnant la prépondérance à l’agriculture (opposé à mercantilisme) ». Le mercantilisme, quant à lui, est une doctrine « des économistes des XVIe et XVIIe siècles fondant la richesse des Etats sur l’accumulation des réserves en or et en argent » [88]. Etymologiquement, « mercantilisme » vient du latin « mercator » qui signifie marchand.
Donc, en suivant cette définition, il semble bien que la physiocratie donne le primat au développement agricole et non au développement marchand ou commercial, idée clef qui donne son nom au mercantilisme. En accord avec cette conclusion, Catherine Larrère note que les mesures commerciales qui furent préconisées par Colbert montrent que le mercantilisme correspond « plutôt aux intérêts du capitalisme manufacturier ». La physiocratie cherche plutôt à contribuer indirectement à la prospérité publique et correspond directement aux intérêts des propriétaires fonciers et des riches cultivateurs.
Ainsi, la physiocratie, fondée par François Quesnay, n’attribue pas un rôle économique moteur au commerce mais considère que le facteur primordial de la croissance économique est la terre, l’agriculture étant la seule activité productive de richesses. Quesnay affirme ainsi, dans son article « Grains » de l’Encyclopédie : « Les travaux de l’agriculture dédommagent des frais, payent la main-d’œuvre de la culture, procurent des gains aux laboureurs et de plus ils produisent les revenus des biens-fonds [le foncier]. [Alors que] Ceux qui achètent les ouvrages d’industrie payent les frais, la main-d’œuvre et le gain des marchands ; mais ces ouvrages ne produisent aucun revenu au-delà » [89]. Le privilège attribué à l’agriculture, parmi tous les métiers et toutes les activités économiques, repose sur l’utilisation du phénomène naturel de la reproduction et de la multiplication qui caractérise l’agriculture. L’agriculture est l’activité économique privilégiée des physiocrates parce qu’elle est l’activité humaine la plus efficace dans la multiplication des ressources utilisables par la société. Et pour les physiocrates, cette multiplication agricole des ressources disponibles, artificielle mais fondée sur un processus naturel, donne à l’économie une base solide, littéralement, au sens où elle se trouve ainsi développée sur un processus matériel donné, et supposé durable. Cette volonté de trouver une fondation solide et durable à la prospérité économique permet de mieux comprendre la critique des physiocrates vis à vis des mercantilistes. Ainsi, les personnes privées, comme les gouvernants, n’échappent pas à l’origine conventionnelle de l’argent, déjà soulignée par Aristote, ni aux aléas et aux inconnues du commerce et de l’usure. L’argent et le commerce ne présentent pas, en effet, les mêmes dimensions intrinsèques de naturalité, de reproduction, de stabilité [90], et d’évidence matérielle et visuelle qui caractérisent en général l’agriculture. Le primat économique physiocratique de la nature ou de « la terre » et de l’agriculture est ainsi ramassé par François Quesnay dans une thèse célèbre : »Que le souverain et la nation ne perdent jamais de vue que la terre est l’unique source des richesses, et que c’est l’agriculture qui les multiplie » [91].
Voyons maintenant comment se décline chez Masanobu Fukuoka ce primat de l’agriculture.

2Masanobu Fukuoka physiocrate ?2

Bien que, comme nous l’avons vu plus haut, Masanobu Fukuoka développe une critique économique axée essentiellement sur le problème de la monétarisation de la société et de l’agriculture, critique où il rejoint notamment Aristote, on trouve aussi, dans son œuvre, une référence à la physiocratie. Dans la citation suivante, il propose effectivement le primat de l’agriculture, contre celui du commerce, comme « formule de base pour atteindre à la prospérité ». Et, fait remarquable, en citant nommément la physiocratie, d’origine occidentale, Masanobu Fukuoka signale qu’il considère son point de vue en accord avec ce courant de pensée : « Au yeux des économistes, qui soutenaient la doctrine de la spécialisation internationale du travail, le physiocratisme et l’insistance têtue des fermiers à prétendre que leur mission était de produire la nourriture provenaient à l’évidence du tempérament paysan obstiné, tête de mule, qu’ils méprisaient. Comme pour les firmes commerciales, leur formule de base pour atteindre à la prospérité était d’encourager toujours davantage le commerce national et international des produits alimentaires » [92]. Il est clair que Masanobu Fukuoka considère l’agriculture comme quelque chose de fondamental, puisqu’il y voit essentiellement, et de manière originale, un chemin d’accomplissement spirituel. Il donne une prépondérance anthropologique et philosophique à l’agriculture. Néanmoins, ce point de vue général englobe l’idée physiocratique d’une prépondérance économique de l’agriculture dans la société. En tant que pourvoyeuse de biens nécessaires, de la nourriture en premier lieu, l’agriculture est déjà, classiquement et dans le passage de Masanobu Fukuoka que nous venons de citer, une activité à encourager. Quand il redoute une « économie rendue folle par l’argent » il pense en premier lieu aux agriculteurs évincés de leurs terres, à la baisse de qualité des produits agricoles, et au « vide existentiel » de la société industrielle et urbaine. C’est dans cette lumière que l’on comprendra peut-être le mieux la critique fukuokienne de l’économisme. L’économisme dominant, basé sur le commerce, inspire bien moins confiance à Masanobu Fukuoka que les réalités matérielles de l’agriculture et de la fertilité naturelle qu’il a pratiquée et méditée toute sa vie. Il s’agit là d’une évidence qui transpire littéralement de son œuvre. Mais Masanobu Fukuoka ne rejette pas le commerce en soi. Sinon, comment comprendre qu’il se soucie de la « prospérité » ? En effet, et nous reviendrons sur cette expérience, Masanobu Fukuoka s’est engagé quelques temps dans la commercialisation de ses produits agricoles [93].
Selon cette première comparaison des idées fukuokiennes et de celles de la physiocratie, au niveau du principe très général du primat économique de l’agriculture sur le commerce et les autres activités économiques, il faut reconnaître la légitimité du ralliement qu’exprime Masanobu Fukuoka à l’approche des physiocrates. Cependant, nous verrons que cette proximité de pensée n’est que partielle, ce qui justifie le maintien, pour l’heure, d’un point d’interrogation à la thèse de l’appartenance dominante de l’approche fukuokienne à la physiocratie. Voyons maintenant ce qu’il en est du principe du primat économique de l’agriculture chez Albert Howard.

2La prépondérance de l’agriculture sur le commerce chez Sir Albert Howard2

A la différence de Masanobu Fukuoka, tourné avant tout vers l’agriculture comme voie d’épanouissement de la personne humaine, Howard étudie l’agriculture au niveau plus commun de la sphère matérielle, comme production des moyens de subsistance et de matières premières pour l’industrie. L’exportation d’une partie des productions agricoles hors du domaine de la subsistance des agriculteurs, vers les non agriculteurs et vers les industries, est une question qui intéresse beaucoup plus Howard que Masanobu Fukuoka. C’est aussi une question clef de la problématique physiocratique.
Dans l’introduction du Testament agricole, après avoir résumé les caractéristiques des procédés de « culture » que l’on trouve dans la nature, Sir Albert Howard s’attache à l’étude des méthodes agricoles des peuples disparus, notamment en cherchant à voir si les peuples disparus ont adopté, ou amélioré, ou bien foulé au pied les « principes de la Nature ». Il se heurte aussitôt au cas général de l’absence de vestiges archéologiques des champs du passé, mais il trouve quelques renseignements sur la culture en escaliers des anciens péruviens, grâce aux restes minéraux des murs des terrasses et des systèmes d’irrigation [94]. Il passe ensuite à l’histoire du peuple romain, étant donné que l’on possède des descriptions, « en particulier un rapport assez complet concernant la ville de Rome, pour la situation agricole depuis la monarchie jusqu’à la décadence de l’empire romain » [95]. Cependant, il faut souligner qu’Howard ne traite pas l’histoire agricole des peuples du passé de façon systématique. Il étudie les histoires agricoles des peuples disparus en fonction des matériaux et documentations auxquels il a eut accès. Il faut ainsi convenir que Sir Albert Howard travaille tantôt sur une problématique comparative entre l’idée d’une auto-culture de la nature et le rapport à celle-ci de quelques peuples agraires de l’histoire, tantôt sur une problématique comparant les organisations sociales et l’importance sociétale de l’agriculture dans l’histoire de certaines civilisations [96]. La manière howardienne de traiter l’histoire agricole de la Rome antique s’insère dans cette deuxième problématique. Cette étude historique va nous donner aussi l’occasion de découvrir une tension entre agriculture et capitalisme au cœur de la pensée économique d’Albert Howard (§ 22331), ainsi que la priorité politique que constitue pour lui l’agriculture (§ 22332).

Agriculture et capitalisme dans l’histoire romaine d’après Sir Albert Howard
Notons d’emblée qu’Howard ne dit pas grand chose de la dimension agronomique de l’agriculture romaine. Les Columelle, Palladius, et autres Caton ne sont pas cités [97]. Sa description se concentre sur l’histoire des rapports entre agriculture et société romaines. C’est dans ce contexte qu’Howard mêle compte rendu historique et une première révélation de ses positions personnelles sur la problématique politique et économique de l’agriculture dans le Testament agricole.
Il commence son aperçu de l’histoire romaine à la Réforme Servienne, menée au VIe siècle avant JC. Cette réforme, pour Howard, montre « très nettement non seulement que la classe agricole avait la prédominance dans l’état, mais elle prouve qu’on s’efforçait de conserver la classe des propriétaires terriens comme l’âme de la communauté. L’idée que même la constitution était basée sur le système de la libre propriété pénétrait toute la politique de la guerre et de la conquête romaine. Le but de la guerre était d’augmenter le nombre de ses citoyens possédant librement des terres ». Howard cite alors Mommsen dans un passage où il met en valeur le rôle de l’agriculture dans les conquêtes et la force de la civilisation romaine antique. Il est nécessaire de reproduire ici une bonne partie de cette description de Mommsen afin de comprendre l’admiration de Sir Albert Howard pour cet aspect de la Rome antique :
« Beaucoup de nations ont remporté des victoires comme les Romains et réalisé des conquêtes, mais aucune n’a imité la nation romaine, qui, à la sueur de son front, s’appropriait la terre et s’assurait avec la charrue ce qui avait été conquis. Ce qui a été gagné par la guerre peut être perdu par la guerre. Il n’en est pas de même pour les conquêtes réalisées avec la charrue. Même lorsque les Romains ont perdu des batailles, ils n’ont jamais cédé de la terre romaine en signant la paix et ce résultat est dû à la ténacité avec laquelle les paysans s’accrochaient à leurs champs et à leurs habitations. La force des hommes et de l’Etat réside dans leur emprise sur le sol. La puissance de Rome était bâtie sur l’emprise la plus étendue et la plus directe de ses citoyens sur la terre et dans l’unité parfaite d’un corps qui atteignait ainsi une solidité très grande ».
Le commentaire que fait Howard de ce passage exprime la dimension agrarienne [98] de sa pensée. Il y voit en effet un « idéal remarquable » qui ne dura pas. L’agriculture subit un « déclin progressif » : « les petites fermes cessèrent de donner un bon rendement [99] ; les agriculteurs se ruinèrent les uns après les autres ; la morale et les habitudes de sobriété des premières années de la République se perdirent ; les terres des paysans furent réunies en grands domaines. Le propriétaire capitaliste devint le maître ».
En plus de l’enchaînement qui va de la baisse de rendements à la diminution du nombre des agriculteurs, Howard note l’apparition parallèle d’un nouveau personnage, figure représentant l’extension d’un système économique : « le propriétaire capitaliste ». Alors qu’en d’autres passages de son œuvre on pourrait croire Howard favorable aux grands domaines agricoles et donc à ce profil du propriétaire capitaliste, ici il conteste la rationalité économique du grand propriétaire agricole romain, tout en dénonçant le recul éthique et social constitué par cette nouvelle forme d’appropriation du sol : « Non seulement il ne produisait pas à meilleur compte que le fermier parce qu’il disposait de plus de terres, mais encore il se mit à utiliser des esclaves. La même étendue qui, autrefois morcelée, permettait à 100 ou 150 familles de vivre, était occupée par une seule famille de personnes libres et par une cinquantaine d’esclaves, pour la plupart sans foyer » [100].
Finalement, Howard semble considérer que la force de la civilisation romaine antique résidait dans une organisation dictée par une conscience collective convaincue de l’importance d’un attachement agricole à la terre. Selon cette interprétation, l’histoire de la chute de l’empire romain commencerait bien avant les dernières batailles et la prise de Rome par les « barbares » en 476. La baisse de qualité de l’agriculture et celle du nombre d’agriculteurs auraient fait perdre peu à peu « l’âme de la communauté » et préparé la « décadence » [101]. Les défaites militaires auraient été favorisées par une dégradation culturelle progressive et antérieure du peuple romain [102].
Howard distingue quatre causes à cette décadence. La première résiderait dans « l’hémorragie de main d’œuvre paysanne pour constituer les légions ». L’action « des propriétaires romains capitalistes » constituerait le second facteur. La troisième cause serait l’échec dans le maintien de la fertilité, que Sir Albert Howard relie à une incapacité à équilibrer « les cultures et l’élevage dans l’agriculture » [103]. L’emploi d’esclaves à la place des travailleurs libres formerait la quatrième cause. Howard ne s’attarde pas sur le rôle de l’enrôlement de nombreux paysans dans les légions qui servirent à défendre et agrandir le territoire d’une des plus grandes puissances de l’antiquité. Suivant encore Mommsen, il pense que les propriétaires romains capitalistes ont contribué autant que les guerres « à la perte de la force et de la fécondité du peuple romain ». L’explication de la chute de Rome tient finalement dans une vaste opposition entre, d’une part, la qualité agronomique [104] et l’organisation sociale de l’agriculture, et d’autre part, un « système capitaliste » créateur de conflits sociaux et sans souci particulier de l’état de l’agriculture. Le passage suivant met en relief cette importance décisive accordée à l’extension du capitalisme parmi les causes de la décadence romaine :
« Le commerce en gros du Latium passa dans le même temps entre les mains des grands propriétaires terriens qui étaient aussi les capitalistes et les spéculateurs. La conséquence fut la disparition des classes moyennes, en particulier celle des petits propriétaires et l’établissement d’une classe de riches possesseurs de terres et d’autre part d’un prolétariat agricole. La puissance du capital fut grandement augmentée par la naissance d’une classe de fermiers des revenus et d’adjudicataires, auxquels l’Etat donnait en forfait en fermage ses revenus indirects. Les luttes politiques et sociales consécutives n’apportèrent aucune véritable amélioration à la communauté agricole. Les colonies constituées pour assurer la domination romaine en Italie fournirent les terres pour le prolétariat, mais les causes profondes de la décadence agricole ne furent pas extirpées malgré les efforts de Caton et de certains réformateurs. Un système capitaliste, dont les intérêts réels étaient opposés à ceux d’une agriculture saine, conserva la suprématie » [105].
Au terme de cette analyse de l’interprétation howardienne de l’histoire romaine il nous apparaît clairement que notre auteur place l’agriculture au fondement de l’équilibre social de cette civilisation antique. Loin d’être une étude historique détachée de l’argumentation sociale et économique principale de l’ensemble de l’œuvre d’Albert Howard, cet exemple joue bien plutôt le rôle d’une vérification a contrario de sa thèse politique générale : tous les aspects sociaux et économiques des sociétés doivent êtres articulés harmonieusement avec le primat d’une agriculture saine et d’une population agricole satisfaite. Cette thèse, dont nous allons étudier maintenant quelques variations textuelles, englobe et dépasse, par ses aspects sociaux et moraux, la thèse physiocratique, fondée seulement sur la dimension économique de l’usage agricole [106] de la fertilité.

Howard et la protection de l’agriculture comme priorité politique

A la fin de son étude sur la Rome antique, Sir Albert Howard présente lui-même la clef de son interprétation historique. Ce passage est un des résumés les plus concis et les plus précis de sa thèse politique générale :
« En jugeant l’histoire agricole de l’empire romain d’après ces réalisation, il faut convenir qu’elle aboutit à un échec, parce que l’on était pas parvenu à comprendre le principe essentiel que le maintien de la fertilité du sol conjugué avec les revendications légitimes des populations rurales n’aurait jamais dû être en conflit avec le comportement des capitalistes. La richesse la plus importante d’un pays est sa population. Si celle-ci conserve santé et force, tout le reste en découle ; quand on la laisse décliner, même de grandes richesses ne peuvent sauver le pays d’une ruine définitive. Il en résulte que le soutien le plus solide du capital doit toujours être une population agricole satisfaite et heureuse. Une harmonie aurait dû s’établir entre l’agriculture et les finances. Un échec s’est soldé naturellement par la ruine des deux » [107].
Confronté à l’agriculture orientale et extrême orientale, au cours de sa carrière d’agronome au sein de l’Inde colonisée par son pays, Sir Albert Howard s’intéresse d’abord aux conditions de possibilité susceptible d’assurer la durabilité du développement des industries agricoles et des cultures d’exportation. Ayant constaté que l’agriculture orientale vivrière était autosuffisante et entretenait la fertilité de ses champs depuis des siècles [108], il demande que les entreprises de l’ère industrielle moderne soient menées dans le respect de ces conditions sociales et agronomiques préexistantes :
« Ces industries indigènes de même que l’exportation des matières premières vers les usines de l’Occident appauvrissent la fertilité du sol. Leur extension et même leur existence tout court ne seront possibles que si des mesures appropriées sont prises pour conserver la fertilité. Il n’y a évidemment aucune raison de bâtir des filatures de coton et de jute, de créer des sociétés commerciales, comme p. e. à Calcutta, de construire des bateaux de transport de matières premières si ces entreprises ne devaient êtres stables et durables. Ce serait une absurdité et un gaspillage [109] évident de capitaux si de telles entreprises n’étaient fondées que sur les réserves constituées de fertilité du sol. Tous ceux qui sont mis en cause par l’appétit de la machine (le gouvernement, les financiers, les producteurs et les distributeurs) doivent veiller à ce que la terre des Indes soit en mesure de supporter cette nouvelle charge qui lui a été imposée depuis les cinquante dernières années. Les exigences du commerce et de l’industrie d’une part et la fertilité du sol d’autre part doivent être soigneusement équilibrées » [110].
Dans la conclusion de son Testament agricole, Sir Albert Howard réaffirme sa thèse sociale centrale : l’agriculture, et plus particulièrement ses opérations destinées à entretenir la fertilité du sol, exigent rationnellement la priorité de notre attention et notre protection, parce que notre santé, et partant l’ensemble de nos activités, en dépendent. Une partie de cette thèse est aujourd’hui courante chez les producteurs et consommateurs de produits issus de l’agriculture biologique, sous la forme « sols sains, nourritures saines, personnes en bonne santé ». Mais la forme contemporaine de cette thèse howardienne, devenue pratiquement l’affirmation positive fondamentale de l’ensemble de l’agriculture biologique, apparaît tronquée, car elle escamote la recommandation howardienne insistante d’instituer des protections contre l’extension irrationnelle du capitalisme sur l’agriculture et la fertilité des sols. Du coup, bien entendre, encore une fois, cet appel du père de l’agriculture biologique européenne, ne peut que nous aider à préciser notre appréhension de la situation de l’agriculture biologique contemporaine vis à vis de son identité originelle :
« Tous ceux qui sont attachés à la terre doivent recevoir (propriétaire, fermier et ouvrier agricole) une aide financière destinée au rétablissement de la fertilité. Il sera nécessaire de prendre des mesures pour protéger le pays des transactions du monde financier. Cela est important parce que nous sommes à nous-mêmes notre bien majeur et qu’une population rurale heureuse et satisfaite est le pilier le plus important pour la protection de notre patrie dans l’avenir. Un échec dans la recherche d’un compromis entre les besoins du peuple et de la finance ne peut finir que par la perte des deux. Les erreurs de l’ancienne Rome doivent êtres évitées ».

2La priorité économique donnée à l’agriculture est fondée sur l’origine naturelle de la richesse2

A l’état spontané, la dimension biologique de la nature se traduit particulièrement par une multiplication de ses produits vivants. En conséquence, la récolte ou la culture des produits naturels, aux rendements possiblement croissants, sont au fondement de l’augmentation des ressources de la subsistance et du bien être de l’humanité. L’économie a pour objet la connaissance des phénomènes concernant la production, la distribution, et la consommation des ressources et biens matériels dans la société humaine. Les physiocrates, considérés comme les pères de l’économie politique, suivis sur ce point par Sir Albert Howard, considèrent alors que la nature, à travers la médiation privilégiée de l’agriculture, est la source de l’enrichissement des hommes.

Le don gratuit de la nature, source de l’économie physiocratique
François Quesnay, chef de file des physiocrates, fonde cette productivité de l’agriculture, la véritable et pratiquement unique productivité pour lui et ses partisans, « sur la fécondité naturelle de la terre, c’est-à-dire la capacité de la nature à multiplier les semences » [111]. Le cultivateur « produit par génération, par augmentation réelle des produits » [112]. La multiplication naturelle des grains donne un « produit net » : « C’est le résultat physique de la fertilité du sol » [113].
Ainsi, pour les physiocrates, la richesse est-elle donnée par la nature dans une sorte de générosité spontanée. Il faut donc reconnaître que le produit net « c’est le « don gratuit » de la nature, fondement du système physiocratique » [114]. Le sens du néologisme « physiocratie », qui renvoie à l’idée d’un fondement dans le pouvoir de la nature [115], semble ainsi bien éclairé. Sous cet angle, ils s’inscrivent dans la continuité de l’économie médiévale. En effet, celle-ci, « en prise directe avec la nature, nourrie directement par l’action des facteurs naturels, fait […] une large part à la gratuité, en tire des conséquences multiples » [116]. Si l’on admet que l’écologie contemporaine est fondée sur la reconnaissance du primat du donné [117], dans la problématique de la gestion des conditions matérielles des sociétés, on peut avancer qu’elle fait écho à ces approches économiques du passé [118]. Ajoutons que l’économie médiévale européenne et la théorie physiocratique voient aussi dans le donné naturel l’origine gratuite de la richesse des hommes. Cette idée n’aura plus bonne presse dans le contexte des pensées économiques la modernité, celles-ci insistant sur le rôle du travail et du capital investi pour expliquer la création de richesses, au point d’évacuer l’idée même d’une certaine gratuité de la richesse. Ainsi, la « reconnaissance du don gratuit de la Providence est la clef de voûte de la physiocratie, et c’est précisément là ce qui la ruine aux yeux, tant des libéraux que des marxistes » [119]. En effet, il suffit pour eux qu’une richesse soit gratuite, tel l’eau, l’air, le rayonnement solaire, pour qu’elle soit exclue du calcul économique. Elle y entre « seulement quand nos activités l’ont dénaturée, au moins transformée » [120]. L’économie médiévale, au contraire, tire un grand nombre de conséquences de la gratuité naturelle. Raymond Delatouche étudie ces conséquences, en des pages passionnantes, au niveau de la dîme, des droits d’usage collectifs, du travail monastique, de l’interdiction de l’usure, et de l’organisation du marché. Là encore, si une partie de l’écologisme fait écho à la physiocratie et plus encore à la société médiévale, c’est parce que le don gratuit de la nature alimente la vie des hommes antérieurement au travail et au capital qu’ils peuvent y investir : une solidarité humaine minimale, fondée sur le partage, une société conviviale [121] semble exigée par ce que la nature nous offre, indépendamment des mérites de chacun. L’agriculture correctement menée est l’exemple même d’une activité où le travail de l’homme est récompensé largement au-delà de ses efforts : ce fait suffit à fonder autrefois la dîme comme prélèvement destiné originellement à la bienfaisance et à la culture. L’écologisme contemporain, depuis les années 1970, dans sa critique de l’absolutisation de l’appropriation privée des ressources de la nature, a renoué avec cette revendication du don d’une part des fruits de la nature au bénéfice de tous, et des plus pauvres en particulier.
Cependant les physiocrates ne mettent pas en avant les conséquences sociales et morales que l’on peut tirer de la dimension de gratuité qui existe dans la nature. L’usage principal, sinon exclusif, fait par les physiocrates de la gratuité, consiste à y voir un fondement stable à la prospérité nationale dans son ensemble. Or, les physiocrates mesurent la prospérité à la valeur vénale [122]. Hors de leur valeur monétaire, les produits agricoles n’ont pas de valeur dans l’économie politique des physiocrates. Les lectures de la physiocratie qui voudraient y voir une alternative à la pensée économique moderne, en s’appuyant particulièrement sur la valorisation de l’agriculture et du don de la nature dans cette approche, auront bien du mal à contourner le credo « monétariste » des disciples de Quesnay. Certes, le don gratuit de la nature est au fondement de la physiocratie. Mais dans le cadre de la pensée des « économistes » [123], ce don ne prend de valeur que comme marchandise.
En revenant maintenant sur la pensée howardienne, nous allons découvrir une approche économique voisine.

La fécondité naturelle, légitimation du profit chez Howard
Dans son dernier livre, Sir Albert Howard ramasse, en quelques paragraphes, l’esprit physiocratique de sa conception de l’économie. Il reconnaît l’existence de « la richesse naturelle » et il considère ensuite que la « Nature » est, considérée comme richesse, à la base de l’identité et du développement des sociétés. Howard insiste sur ces deux idées dans trois phrases successives : « Ce sont nos actions, confrontées aux formes de la richesse naturelle, qui ont façonné le monde moderne dans ses contours économiques, financiers, et politiques. La récolte, la distribution, et l’usage des ressources naturelles est la première condition qui détermine les sociétés humaines » [124]. Howard renchérit une troisième fois : « Les ressources procurées par la Nature sont le point de départ de toutes choses ».
Il faut bien distinguer les deux idées. L’idée première ou le fait, pour certains, de l’existence de la richesse naturelle ; l’idée seconde concernant ce que permet la richesse naturelle. Sir Albert Howard et les physiocrates reconnaissent l’existence de la richesse naturelle. Ils partagent aussi l’idée seconde selon laquelle cette richesse naturelle est la source de toutes les autres richesses. La richesse naturelle permet, autorise l’enrichissement de la société. Or l’enrichissement de la société passe par les actions des hommes vis à vis de la nature. Les actions des hommes, pour êtres plus efficaces, ou bien en raison de la concurrence croissante des personnes pour l’usage des ressources [125], supposent une organisation sociale. Donc l’organisation sociale du rapport à la richesse naturelle devient assez rapidement le problème sociétal numéro un. L’enrichissement de la société implique donc de poser la question du mode de répartition de la richesse naturelle entre les personnes. Nous pointons ici un problème à la charnière de l’éthique et de l’épistémologie : celui de la liberté de l’homme dans le choix de ses objets de recherche. Quelle est l’approche scientifique la plus pertinente du rapport de la société à la richesse naturelle ? S’agit-il même d’un problème susceptible de recevoir un traitement scientifique ? Ne s’agit-il pas plutôt d’un problème social, politique, humain, philosophique ? Si l’on prend l’idée de science au sens de méthode pour mettre en évidence des lois naturelles, et si, d’autre part, on admet que le comportement humain n’est pas complètement déterminé par la nature, alors la question du rapport de la société à la richesse naturelle ou à tout autre fait ou idée ne relève pas de la science. Ces questions sont susceptibles d’un traitement rationnel mais non-scientifique. Elles peuvent recevoir divers traitements, de sens et de valeur divers. Dans le cas de la richesse, il semble que les traditions culturelles de l’humanité se soient souvent recoupées dans le choix privilégié d’un traitement philosophique ou moral. C’est pourquoi nous avons déjà souligné que la reconnaissance de la richesse naturelle peut se décliner au sein de visions du monde diverses : par exemple dans l’économie médiévale ou dans l’écologie contemporaine. Une particularité commune à la vision médiévale et à l’écologie contemporaine est de tirer du don de la richesse naturelle une conséquence éthique. Le don de la nature, particulièrement manifeste en agriculture, invite les hommes à donner à ceux qui sont dans le besoin. Or cette dimension d’éthique sociale est absente de l’interprétation de la richesse naturelle chez les physiocrates, et elle n’est pas abordée directement chez Howard.
Les physiocrates ne font pas grand cas de ceux qui ne pourraient ou ne voudraient pas rentrer dans leur modèle de développement social basé sur la monétarisation. Ils font comme s’il était automatique que l’accroissement de la valeur vénale de la production agricole nationale assurent la prospérité de tous, celle-ci engendrant, à son tour, et encore automatiquement, la félicité publique. Vu l’accroissement historique de la valeur monétaire de la production agricole occidentale, consécutif à la conversion de la quasi totalité des agriculteurs à l’agriculture commerciale, nous sommes, depuis au moins une génération, en état de juger la thèse physiocrate.
De son côté, Sir Albert Howard fait de la richesse naturelle le facteur décisif « qui détermine les sociétés humaines ». Howard semble ainsi en parfait accord avec les physiocrates. On attend un développement sur le rôle socialement bienfaisant de la commercialisation de la production agricole. Ce développement viendra, mais Howard sera, selon nous, plus nuancé et moins naïf que les physiocrates, quant aux possibilités et risques de la diffusion du capitalisme.
Mais, auparavant, la répétition immédiate, dans le texte howardien, de l’idée de l’importance de la richesse naturelle dans le destin des sociétés, appelle une remarque sur la perspective générale adoptée par Howard. Pour qualifier l’influence de la richesse naturelle sur la société, Howard emploie le verbe « déterminer ». Aussitôt après, il étend la portée de son propos en considérant les dons de la nature comme « le point de départ de toutes choses ». Il faut reconnaître que Sir Albert Howard adopte ici un point de vue matérialiste : le rapport de l’homme à la matière, à la nature sous son aspect matériel, serait la meilleure façon de comprendre l’histoire humaine. Et le jugement implicite du matérialisme est que les questions culturelles, morales, métaphysiques, ou religieuses seraient secondaires. Sous cet angle Howard apparaît fils de son temps. Cette interprétation peut être renforcé par une analyse de l’ordre du contenu enchaîné dans ces trois phrases howardiennes. Selon la première, le rapport aux ressources naturelles auraient façonné « le monde moderne » dans ses aspects « économiques, financiers, et politiques ». Dans la seconde, ces mêmes conditions matérielles détermineraient non seulement notre monde moderne mais aussi toutes les sociétés humaines du passé ou du présent. Enfin, dans la troisième, les richesses naturelles se trouvent au « point de départ de toute chose », comme si, dépassant la détermination de toutes les civilisations, le matérialisme howardien postulait au titre de principe explicatif universel, au rang de cause ontologique. Il y a donc une généralisation du point de vue matérialiste chez Howard. De plus, onpeut dire que la déclaration matérialiste howardienne commence dans son interprétation du monde moderne : Howard interpréterait l’histoire et le monde avec un point de vue matérialiste particulier, spécifique de la modernité. On peut ainsi remarquer que la détermination matérielle touche le monde moderne, selon l’ordre des mots d’Howard, depuis les aspects « économiques » et « financiers » jusqu’à ses dimensions « politiques ». Ce qui voudrait dire que l’économie et les finances ont le primat sur la politique dans la formation de l’identité du monde moderne. Il ne s’agit pas ici de préjuger du fondement de cette thèse. Il s’agit de se demander si cette analyse de la modernité par Howard ne l’a pas conduit à étudier les civilisations du passé avec ce même matérialisme économiste. Quoi qu’il en soit, nous retiendrons cette dimension matérialiste et économiste de l’analyse howardienne des rapports agriculture et société pour l’étude des autres aspects de son œuvre. Mais nous reviendrons aussi sur ces considérations lorsque nous comparerons le rapport à la prospérité chez Howard et les physiocrates.
Howard propose une interprétation anthropologique de l’évolution du rapport des sociétés à la richesse naturelle en termes de « stades ». Il semble raisonnable de considérer que le premier stade de l’évolution économique décrit par Howard renvoie à la période préhistorique, lorsque l’humanité se nourrissait à partir de chasse, pêche, et cueillette, de « simple prédation », pour reprendre une belle expression de Marcel Mazoyer et Laurence Roudart : »Les sociétés primitives ont du s’adapter aux ressources qui étaient facilement à portée de main ; elles ont du utiliser parfois des processus sévères d’autocontrôle, tel l’infanticide, pour y parvenir » [126].
La présentation du second stade de l’évolution économique humaine selon Howard appelle, de notre part, une attention plus particulière :
« Mais un autre stade est habituellement atteint. Les ressources de la Nature ne sont pas statiques ; elles apparaissent comme des surplus réels, et par un usage hardi de ces surplus les sociétés émergent du stade primitif. Cet usage s’est cristallisé plus tard dans le motif du profit » [127].
Avec ce second stade, Howard désigne une évolution qui a permis à l’humanité de mieux profiter de la fécondité naturelle. L’homme, en découvrant qu’il pouvait orienter, dans une certaine mesure, la fécondité naturelle vers ses désirs, se mit à sélectionner, multiplier, stocker, cultiver certaines plantes et animaux. On pense naturellement à la naissance et au développement des arts agricoles [128]. En parvenant ainsi à dégager des surplus pour l’échange, grâce à la domestication, l’humanité entrait sur le chemin des progrès matériels et économiques. Cette analyse howardienne fait encore écho à la thèse physiocratique sur l’agriculture multiplicatrice des richesses et, pour cette raison, base de la prospérité des hommes. Soit. Mais nous voyons aussi que Sir Albert Howard, toujours à l’instar des physiocrates, introduit un biais dans la suite de son raisonnement. Ensemble, Quesnay, ses amis économistes, et Howard, confondent prospérité matérielle et prospérité financière. Les premiers ne considèrent l’agriculture que pour sa valeur vénale, au détriment de sa richesse vivrière et des éléments de confort fournie par les économies paysannes [129]. De son côté, la pensée d’Howard est ici concise mais plutôt abrupte. Elle semble, une nouvelle fois, surdéterminée par l’influence du progressisme occidental, mais, surtout, par une de ses composantes, l’idéologie économique moderne. En effet, dans son résumé de l’histoire économique de l’humanité, Howard saute, pour ainsi dire, par dessus des millénaires de civilisations agraires, pour aboutir à la légitimation du profit monétaire. Certes, nous reconnaissons l’enchaînement logique entre échange des surplus agricoles et enrichissement matériel. Mais ce qui est contestable, et historiquement contesté, réside dans l’identité ici posée entre, d’abord, l’apparition des surplus agricoles et l’enrichissement matériel non limité, et, ensuite, l’équivalence posée entre l’enrichissement matériel et la recherche du profit. Nous voici renvoyés à nos précédents développements sur l’économie et le commerce et sur la spécificité de l’argent. Howard semble ici trop facilement entériner le principe de la civilisation capitaliste, dans laquelle il est né, comme un nouveau stade du progrès (économique) de l’humanité [130]. Voici comment nous pourrions critiquer son argumentation.
L’enrichissement permis par les surplus agricoles n’est pas forcément recherché sans limite. L’idée aristotélicienne d’une distinction entre, d’un côté, l’échange comme complément de la subsistance, dont les besoins ne sont pas illimités [131], et, de l’autre, l’échange comme source d’enrichissement, exprime bien les variations humaines du rapport à l’échange. Ce n’est donc pas parce que l’homme peut s’enrichir matériellement et/ou réaliser du profit qu’il l’a fait ou cherchera systématiquement à le faire. D’autre part, Aristote situe la vraie richesse dans les biens nécessaires à notre subsistance. L’enrichissement matériel qui permet de passer de l’homme nu à celui dont la subsistance est assuré ne passe pas nécessairement, loin s’en faut, par une recherche de profit. Dans la perspective d’Aristote, la véritable richesse matérielle ne peut être jugée équivalente à une quantité d’argent supposée échangeable avec les biens de la subsistance. Il s’agit là d’une des significations de la fable de Midas : la quête irraisonnée de l’argent, peut aller, dans le pire des cas, jusqu’à s’opposer aux nécessités de la subsistance, et donc causer la mort. Pour nous résumer, nous conclurons contre Howard comme suit. Certes, l’enrichissement peut être fondé en nature par les surplus agricole. Mais l’enrichissement matériel n’est pas forcément recherché au-delà de la subsistance [132]. De plus l’enrichissement matériel n’est pas équivalent à la recherche de la quantité maximum d’argent. Donc le motif du profit n’est pas une conséquence anthropologique probable de l’apparition historique des surplus agricoles. Il n’en est qu’une conséquence possible.
Malgré tout, Howard insiste. Comme il croit que le profit est naturel, et que le progrès humain passe par une adéquation croissante à la nature, il ne peut se résigner à discuter la possibilité de l’institution sociale de la suppression du profit : « Eliminer cela serait impossible. Dans les sociétés avancées ce serait un pas en arrière. Le motif du profit, aussi loin qu’il nous ait égaré, est fondé sur des réalités physiques » [133]. A l’intérieure de cette perspective, Sir Albert Howard est cependant conscient de certains dangers du profit. Sa philosophie économique invite à déterminer les marges du profit légitime par la connaissance des conditions naturelles d’apparition des surplus :
« Il est sage de revenir sur ces réalités, de les reconsidérer, et de chercher chaque correction nécessaire pour mieux les comprendre. Quelles sont les conditions exactes attachées à la création des surplus que la Nature a accumulé ? » [134].
Les dangers du profit passent d’abord par le risque de dégradation et de destruction importante de la fertilité de la nature, laquelle fonde et permet le profit dans l’optique howardienne. Les dangers liés directement aux conséquences engendrées par les inégalités sociales permises par une liberté vis à vis du profit ne viennent qu’après chez Howard. Et ils ne sont pas traités de façon aussi approfondie que les premiers. En conséquence, nous pourrions peut-être appeler sa perspective, si l’expression ne devait pas trop choquer, une écologie du profit.

Sur ce point, Howard est proche des physiocrates. Le rapprochement physiocrate « nature-agriculture-richesse », résumé dans la fameuse expression de Mirabeau « La terre est la mère de tous les biens », ne renvoie pas à une sorte de « fondamentalisme agraire » : la valeur fondamentale serait la nature, elle serait opposée à la valeur marchande, celle-ci représentant l’illusion de l’argent. Agriculture et commerce seraient deux univers spécifiques, inconciliables. Mais ceci n’est pas la pensée des physiocrates. S’ils mettent la nature et l’agriculture au premier plan, ils tiennent compte également du travail et du capital investi : le tableau économique de Quesnay, ancêtre de notre comptabilité nationale, le montre. L’idée commune est seulement de construire le développement sur une économie agricole stable, elle-même tributaire de l’entretien de la fertilité des terress.
En revanche, Howard est au moins partiellement protectionniste : il appelle à protéger l’agriculture et les paysans du capitalisme. Tandis que les physiocrates sont partisans du libéralisme économique : ils ne veulent pas d’entrave au commerce, même agricole.
Le primat qu’il faut accorder au développement agricole résume le principal objectif commun à Howard et au courant physiocratique. Il demeure ainsi, chez les physiocrates, l’idée de mesurer le développement économique par le surplus agricole : « l’idée de base est que l’agriculture est le seul secteur productif, dont la circulation du surplus irrigue le reste de l’économie » [135]. Mais les moyens proposés pour assurer la prospérité agricole diffèrent.

De même, Masanobu Fukuoka n’est-il pas en accord complet avec les disciples de Quesnay. On peut rapprocher M. Fukuoka et les physiocrates sur la position du primat à accorder au développement agricole pour assurer la prospérité, nous répondons par l’affirmative. Cependant, au vu, d’une part, des notations que nous avons prises sur les tendances au rejet de l’argent et à une place minimale accordée au commerce chez Masanobu Fukuoka, et d’autre part, à l’intérêt des physiocrates pour le capital et le bon commerce que nous venons juste d’évoquer, le lecteur peut déjà pressentir que les deux points de vue présentent également des divergences peut-être difficilement réconciliables. La suite de ce propos, en évoquant les particularités du regard physiocratique sur l’agriculture et sur la société, va nous le confirmer.

2Les physiocrates et le capitalisme : où l’on voit que Masanobu Fukuoka se trompe d’amis2

Le souci d’une l’agriculture rentable et non celui des agriculteurs
Pour un Masanobu Fukuoka qui raisonne sur l’agriculture en vue d’en faire un chemin d’accomplissement spirituel, il est évident que le souci de l’homme qui pratique l’agriculture est aussi important, sinon plus, que les aspects de technique et de productivité de ce travail. Son souci de la prospérité nationale, s’il existe en tant que tel, correspond essentiellement à la prospérité cumulée que peut atteindre chacun des agriculteurs du pays, considérés individuellement. Pour Masanobu Fukuoka, la prospérité nationale est d’abord la prospérité de chaque paysan. Pour le chef de file des physiocrates, il en va tout autrement :
« Ce sont moins les hommes que les richesses qu’il faut attirer dans les campagnes ; car plus on emploie de richesses à la culture des grains, moins elle occupe d’hommes, plus elle prospère, et plus elle donne de profit net. Telle est la grande culture des riches fermiers, en comparaison de la petite culture des pauvres métayers qui labourent avec des bœufs ou des vaches » [136].
La condition d’une agriculture prospère, selon Quesnay, dépend du capital d’exploitation investi [137]. C’est de cette façon qu’il distingue la petite et la grande culture, le pauvre et le riche paysan. De même, il mesure la prospérité de l’agriculture au profit net, au revenu monétaire qu’elle permet de dégager, une fois déduit le coût du travail et des intrants. L’argent, l’investissement technique, et une rationalisation de l’agriculture d’orientation industrielle, en vue des économies d’échelle, sont centraux dans son approche [138]. C’est assez contraire chez Masanobu Fukuoka, qui veut, sur une petite ferme, éventuellement, dégager un peu d’argent en réduisant au maximum, non seulement le capital d’exploitation, au niveau monétaire et aussi au niveau du matériel, des bâtiments et du foncier. Ils semblent néanmoins se rejoindre dans l’objectif de réduire la main d’œuvre employée dans la production. Mais les raisons ne sont pas les mêmes. Quesnay cherche, de cette manière, à abaisser ses coûts de production. Il voit le progrès économique agricole dans la substitution du capital au travail. Masanobu Fukuoka cherche à simplifier le travail agricole nécessaire pour libérer l’homme. Il voit le progrès agricole d’un point de vue qui englobe et dépasse largement l’économique, et cherche à obtenir celui-ci, plus classiquement, par l’approfondissement agronomique. Jusque vers le milieu du XIXe siècle, au moins, ces deux points de vue, avec toute une gamme de nuances entre ces extrêmes, se disputeront le haut du pavé de l’enseignement agricole. Quand Matthieu de Dombasle, fondateur de l’Ecole de Roville en 1823, explique que le « premier bénéfice » que l’on fait dans l’agriculture « est celui qui résulte des économies », un Auguste Bella, fondateur de l’Institution royale agronomique de Grignon en 1826, promeut notamment l’utilisation de « gros capitaux et la réduction des prix de revient » :
« La différence de conception entre les deux écoles de ce que doit être l’agriculture se voit, par exemple, dans le fait que l’on parle à Roville de « dépense à l’hectare » alors qu’à Grignon on s’intéresse « au prix de revient à l’hectolitre » [139].
Mais revenons, plus précisément, à la vision de la prospérité en jeu chez les physiocrates. S’il faut une agriculture financièrement rentable, ce n’est pas pour le bien de tous les paysans, qui représentent l’immense majorité de la population française à l’époque de Quesnay. Cette foule, dominée par les petits producteurs, semble singulièrement absente de l’œuvre des physiocrates [140]. Serait-elle déjà promise à l’exode rural et à la prolétarisation industrielle au nom de la prospérité et du progrès ? [141] S’il faut une agriculture qui rapporte, c’est pour ceux des propriétaires et des nobles français qui voudraient s’engager dans l’amélioration de leurs domaines fonciers. Il s’agit d’imiter les Anglais : les lords anglais sont souvent versés dans le capitalisme agraire [142] et manufacturier, tandis que la noblesse française délaissent ses domaines de province pour se rassembler en une cour permanente et oisive, particulièrement autour de Louis XIV.
La prospérité qui se dégagera à partir d’une telle agriculture capitaliste permettra d’assurer la puissance et le rayonnement du pays : les révolutions agraires et industrielles de l’Angleterre, son libéralisme politique et économique, constituent le modèle dominant des intellectuels français du XVIIIe siècle [143]. Le capitalisme passe alors pour un des moteurs du progrès et de la civilisation.
Ici, on peut sans doute suivre Catherine Larrère pour rappeler la critique physiocratique du mercantilisme et souligner son rapport au capitalisme et aux formes de productions antérieures. Le mercantilisme, qui privilégie l’investissement industriel, représente ainsi, du point de vue de Quesnay, « une tentative artificielle et prématurée de développer le capitalisme sans s’appuyer sur les formes de production antérieures ». Le mercantilisme privilégie un modèle de développement urbain et industriel mais ne peut transformer les campagnes ; il vit de la misère de la majorité. Les villes sont encerclés par l’ancien système, le mercantilisme doit y succomber. L’opposition est dramatique entre industrie, villes, et campagnes miséreuses [144]. A l’opposé du mercantilisme, la « tentative physiocratique » accepte, selon Catherine Larrère, « l’héritage du féodalisme. Elle l’accepte pour le transformer : la petite culture doit disparaître au profit de la grande, les propriétaires oisifs doivent jouer un rôle actif dans la production. Cette transformation est fondamentale ; le mode de production capitaliste ne peut devenir dominant qu’en s’attaquant au secteur économique central à cette époque, le seul dont la transformation modifiera de façon décisive les rapports de production : l’agriculture » [145].
Le passage suivant du Tableau économique de Quesnay résume bien l’articulation qu’il fait entre le primat de la valeur marchande des produits agricoles, la prospérité de la nation et l’intérêt commun, ainsi que le repoussoir que constitue pour lui un pays de paysans libres :
« Les propriétaires et les gouvernements, souvent trop peu clairvoyants, n’envisagent dans le dépérissement de l’agriculture que le dépérissement même des facultés du cultivateur, et ils l’envisagent avec indifférence, sans considérer que ce sont eux qui seront les premiers ruinés ; car ou tout sera anéanti , ou le dernier épi sera au moins pour le cultivateur. Ce n’est donc point l’état du cultivateur qu’on envisage d’un œil si tranquille, qui doit fixer l’attention de la nation. L’état du cultivateur sera assuré lorsque la nation s’attachera avec connaissance à assurer le sien. Le cultivateur, borné à lui-même, n’aurait besoin que de simples productions pour vivre. Mais la nation a besoin que la terre produise le plus qu’il est possible, et que les productions deviennent des richesses pour la plus grande valeur vénale possible ; car c’est de cette valeur vénale que résultent son revenu et ses richesses. En effet, si la valeur vénale ne soutient pas le prix des productions au-dessus de celui des dépenses de la culture, il n’y aura ni revenu ni richesse, quelque abondantes que soient les productions ; et tous les hommes seraient forcés de travailler à la terre, si ses productions ne leur procuraient que l’aliment, à l’exclusion de tout échange et de toute valeur de compensation pour d’autres jouissances ; car aucun n’étendrait son travail jusqu’à la production d’un superflu qui lui serait inutile. Tous les hommes seraient égaux et indépendants les uns des autres. La force même, la force physique ne dominerait pas, car les résultats de l’intérêt commun n’aurait alors d’autre objet de sûreté que de la réprimer. Elle n’aurait aucun moyen d’association pour s’assurer la supériorité ; car là où les productions et les services ne seraient pas payés, là, dis-je, où il n’y aurait pas de prix de compensation, il n’y aurait ni commerce, ni engagement, ni maîtres, ni valets, ni force militaire, ni gouvernement civil. Un tel état de société ne serait qu’un état passager aussitôt envahi par ses voisins, ou un pays de sauvages ou de pâtres, abandonné à la dispersion de ses habitants » [146].
Avant de clore cette discussion des rapports entre l’approche de Masanobu Fukuoka et celle des physiocrates, nous allons mettre en lumière la conception du commerce des partisans de Quesnay : un tel éclairage nous préparera à comprendre, ensuite, le problème de la dualité des marchés agricoles et industriels [147]. Ce n’est qu’après ces développements que nous pourrons apprécier en connaissance de cause la position de M. Fukuoka vis à vis des physiocrates, ainsi que son jugement sur la situation des agriculteurs face à l’économie industrielle.

L’utopie du bon commerce chez les physiocrates
François Quesnay affirme que « la valeur vénale en argent est la base de toute estimation et de toute supputation dans l’économie politique, et de tous rapports de richesses entre les nations » [148]. De même, il ne fait pas d’ambiguïté sur la place du commerce dans son approche : « Le commerce, nous en avons parlé et nous en parlerons souvent ; car ici tout est commerce, revenus et dépenses[…] » [149]. Certes, l’agriculture doit avoir le primat sur le commerce, mais il n’en demeure pas moins qu’elle est une activité créatrice de richesses qu’il faudra convertir, grâce au commerce, en monnaie, afin d’alimenter le circuit économique et la prospérité. Le mauvais commerce, quant à lui, est celui qui, éloigné de la sphère productive – agricole -, ne cherche à faire de l’argent qu’en se fondant « sur la circulation de l’argent » [150].
Quesnay et les physiocrates, suivant le « modèle » anglais, mirent en valeur le laisser-faire en matière économique. Ils furent des partisans inconditionnels du libre échange. Il ne faudrait pas que l’Etat intervienne en matière économique. La critique du gouvernement économique et la défense du « laisser faire, laissez passer », au service du bien général, constituent « deux lignes d’arguments dispersés dans toute l’œuvre » [151] des physiocrates. De plus, ils critiquaient les négociants qui cherchaient à influer sur l’Etat afin d’obtenir des situations de marchés privilégiés ou protégés, au détriment, selon les physiocrates, du commerce en général [152].
Ils rêvent d’un marché des biens agricoles et industriels libre et autorégulateur, où l’offre et la demande s’équilibrent tant au niveau des quantités que des prix avantageux pour les deux parties. Le libéralisme économique intégral était pour eux le chemin le plus sûr de l’intérêt général. Mais l’œuvre des physiocrates est essentiellement théorique. L’abstraction du Tableau économique n’inclut pas la réalité permanente des interventions et législations publiques, ni celle des situations qui tendent aux monopoles, ni les spéculations diverses [153]. De même, elle n’anticipe pas sur les conséquences d’une division du travail de plus en plus poussée, qu’Adam Smith va mettre en valeur [154], associée à des écarts de coûts de production réduisant à peu de choses les espoirs de la fixation d’un bon prix avantageux pour tous dans le cadre d’un marché de plus en plus unifié à l’échelle mondiale. Ainsi, « Quesnay suppose une commercialisation du blé sans intervention du marchand, c’est-à-dire un échange direct entre le producteur et le consommateur sur le marché de première main ; […] » [155]. Avec un tel modèle théorique, le « résultat obtenu par Quesnay est remarquable sur un point décisif : en permettant d’accéder au bon prix, la liberté du commerce améliore sensiblement la situation du producteur (prix commun du vendeur plus élevé) sans que cette amélioration se fasse au détriment de celle du consommateur (très faible augmentation du prix commun de l’acheteur) » [156].
Outre cela, la théorie physiocratique espère que les propriétaires fonciers vont réinvestir leurs rentes dans l’agriculture, afin que les fermiers puissent continuer à améliorer leurs systèmes productifs, et que le cycle de bons prix et de prospérité se poursuive. Or, dans la logique de la révolution industrielle, l’investissement agricole n’est pas porteur du développement du capitalisme. Parmi les facteurs de la croissance agricole de la France après 1720, « figurent en bonne place les influences de la généralisation de la production marchande qui a permis une meilleure spécialisation des terres et une rentabilisation accrue des productions. Loin de renforcer un « capitalisme agricole », ces tendances ont abouti à une augmentation de la rente foncière dont on a vu qu’elle ne s’investit pas dans l’agriculture, en dépit des conseils prodigués par les Physiocrates » [157].
Bien que généralement présentée comme précurseur ou initiatrice de la science économique moderne, la physiocratie apparaît également comme une théorie à contre courant des évolutions socio-économiques du capitalisme industriel naissant. Plutôt qu’une évolution vers un prix stable et avantageux pour tous, l’histoire moderne montre une instabilité des prix et des inégalités de conséquences pour les différents agents du marché. On peut donc considérer le bon prix des physiocrates comme une utopie.
Au delà, le marché agricole va devenir de plus en plus séparé du marché industriel et dominé par lui. Après avoir pris la mesure de la conscience fukuokienne de cette dualité des marchés nous nous efforcerons de remettre en contexte la genèse historique du phénomène de la domination socio-économique des agriculteurs.

2Le piège de l’agriculture commerciale selon Masanobu Fukuoka2

La révolution agricole moderne : de l’importance du travail à l’importance de l’argent
L’histoire de la transformation générale de l’agriculture japonaise est à peu près concomitante du même phénomène en France, c’est-à-dire au lendemain de la seconde guerre mondiale. Masanobu Fukuoka relate et analyse ce bouleversement en ces termes :
« Le premier pas fut l’arrivée du tracteur au village, un moment charnière dans l’évolution de l’agriculture japonaise. Il fut rapidement suivi par des véhicules à trois roues et des camions. Avant qu’on ait eut le temps de le réaliser, des câbles aériens, des monorails et des routes carrossables s’étendaient jusqu’aux confins du village, toutes choses qui faussaient complètement les notions de temps et d’espace du paysans. Avec cette vague de changement, de l’agriculture à forte composante de travail à l’agriculture à forte composante de capital, vînt le remplacement de la charrue tirée par des chevaux par des systèmes mécaniques, puis, plus tard, par des tracteurs » [158].
L’arrivée du tracteur marque une nouvelle étape dans la mécanisation de l’agriculture. Mais ce changement est inséparable du rôle croissant de l’argent dans l’agriculture, tel que le souhaitaient, deux siècles auparavant, les physiocrates. M. Fukuoka a compris que tous les paysans ne pouvaient pas s’inscrire dans cette agriculture à gros capitaux. Et la législation japonaise n’est pas venue, selon lui, contrarier ce changement. Il est probable qu’il ferait une analyse des lois d’orientation agricole françaises de 1960 et 1962 proche de celle-ci : « Les principes de l’Acte Agricole avaient été établis en 1961 pour définir le rôle et la direction que devait adopter l’agriculture japonaise. Mais au lieu de constituer une assise utile à l’action des fermiers, ils mirent ceux-ci sous contrôle et transmirent les rênes à la communauté financière » [159]. Ainsi, l’agriculture serait entrée sous la domination de la sphère marchande : « Après la guerre, l’agriculture japonaise fut considérée comme une branche de l’économie et transformée en un business. Cela déclencha un processus de destruction à partir de l’intérieur qui s’est poursuivi régulièrement depuis lors. La destruction de l’agriculture privée de sa signification essentielle a d’ores et déjà atteint un degré alarmant » [160].
Les paysans japonais ont-ils résisté à cette pénétration de la mécanisation coûteuse dans leur travail ? Il semble que non. L’attirance d’un travail facilité et l’impression d’un coût modique de la mécanisation constituent une première raison de cette acceptation : « L’homme raisonne par comparaison. C’est pourquoi il croit préférable que ce soit le cheval qui laboure plutôt que lui-même, et plus pratique de posséder un tracteur de 10 chevaux plutôt que d’élever 10 chevaux. Voyons ! Si un moteur d’un cheval-vapeur coûte moins cher qu’un cheval, pourquoi s’en priver ! Une telle façon de penser a accéléré l’expansion de la mécanisation et semble raisonnable dans le contexte de notre économie fondée sur la monnaie » [161]. Une seconde raison est que les paysans aient vu dans la mécanisation un moyen de libérer de leur temps ou des hommes pour faire leur travail agricole, et ainsi envisager un emploi extérieur pour gagner plus d’argent : « Employer cette énergie excédentaire à un autre travail augmente le revenu et c’est ainsi que les gens raisonnent » [162]. Pour Masanobu Fukuoka, les paysans japonais ont changé de mentalité au contact de la société industrielle. Ils sont devenus des hommes en quête d’argent. Le père de l’agriculture sauvage ne cherche pas à comprendre s’il peut y avoir des motivations raisonnables dans le souci paysan de s’enrichir [163], il constate les problèmes qui en découle, au premier rang desquels il situe la perversion du travail agricole lui-même :
« Les paysans japonais d’aujourd’hui sont amoureux de l’argent. Ils n’ont désormais plus ni temps, ni affection à accorder à la nature ou à leurs cultures. […] Ils ne parlent pas avec la terre, ne conversent pas avec leur récolte ; seule la moisson des billets de banque les intéresse. Ils cultivent des denrées sans choisir ni le moment, ni l’endroit, sans accorder la moindre attention à l’à-propos du choix de telle ou telle culture » [164].
Si la grande majorité des agriculteurs japonais ont tenté de suivre la dernière vague de modernisation de l’agriculture, Masanobu Fukuoka a, quant à lui, choisi la résistance, en considérant que l’agriculture commerciale ne rapporte pas à l’agriculteur :

« Quand la conception de l’agriculture commerciale fit son apparition je m’y opposai. Au Japon, l’agriculture commerciale ne profite pas à l’agriculteur. […]Fertilisants, alimentation du bétail, équipement et produits chimiques sont achetés à des prix fixés à l’étranger, et l’on ne peut déterminer à l’avance ce que sera le coût réel par kilo lorsqu’on utilise ces produits d’importation. C’est le commerçant qui le fixe entièrement. Et avec les prix de vente également fixés, le revenu de l’agriculteur est à la merci de forces qu’il ne contrôle pas. En général l’agriculture commerciale est une opération instable. L’agriculteur ferait beaucoup mieux de cultiver la nourriture qui lui est nécessaire sans penser à faire de l’argent » [165].

L’habitude de l’agrochimie devient très risquée pour la comptabilité de l’agriculteur car les prix des intrants varient, de saison culturales en saison culturale, sans que l’agriculteur puisse intervenir dans leur fixation ni prévoir leur évolution. De plus, la fixation des prix agricoles, hors de la sphère d’action de l’agriculteur également, renforce la situation économique dominée de la plupart des agriculteurs engagés dans l’agrochimie marchande. Nous allons analyser plus en détail cette question en poursuivant l’étude de sa compréhension chez M Fukuoka.

Le piège de l’agriculture commerciale moderne
Après la seconde guerre mondiale, des agriculteurs de plus en plus nombreux ont cru que les machines et les produits chimiques de synthèse pouvaient leur faire gagner de l’argent. On [166] les a largement aidé à croire que les nouvelles méthodes de production pouvaient leur apporter des profits en augmentant nettement les rendements : « La machine, les fertilisants chimiques, et les pesticides ont éloigné le paysan de la nature. Bien que ces produits inutiles de l’industrie humaine n’augmentent pas le rendement de la terre, parce qu’ils lui sont présentés comme des instruments du profit [167] et du rendement, le paysan travaille dans l’illusion qu’ils lui sont nécessaires » [168]. Ainsi, Masanobu Fukuoka a conscience que la course au progrès technologique ne fait pas baisser les coûts de production, au contraire. Il trouve logique que l’on ne puisse produire moins cher qu’en minimisant les intrants [169]. Du coup, la recherche d’un emploi extérieur à la ferme, grâce au temps économisé par la mécanisation, n’est pas une source d’enrichissement mais bien souvent un moyen de payer l’achat et l’entretien du matériel agricole et des intrants :
« Il est souvent prétendu que la mécanisation a augmenté l’efficacité du travail, mais les agriculteurs doivent utiliser les heures excédentaires passées hors de leurs champs à gagner un revenu extérieur pour les aider à payer leur équipement. Tout ce qu’ils ont fait est d’échanger leur travail dans les champs pour une besogne salariée ; ils ont troqué la joie de travailler sous le ciel pour de mornes heures de labeur, enfermés dans une usine » [170].
L’agriculteur qui s’engage dans l’agriculture moderne part dans l’inconnu. Il ne sait pas d’une part, l’évolution des prix de son équipement, de ses engrais, de ses biocides, ni celle, d’autre part, du prix de vente de ses récoltes. Il est pris dans un engrenage, un cercle vicieux, qu’illustre ici Masanobu Fukuoka avec l’image d’un animal « à la roue » :
« De nos jours, l’agriculteur loue ses bras à la société industrialisée. Il essaie sans succès de gagner de l’argent en cultivant la terre à coup de produits chimiques de synthèse, un tour de force qui mettrait à rude épreuve les pouvoirs de la Déesse de Miséricorde aux Cent Bras elle-même. Il n’est pas alors surprenant qu’il soit à la roue comme un écureuil » [171].
L’auteur décrit enfin, en terme de coûts et de revenus, le caractère illusoire de la recherche paysanne du profit par l’agriculture moderne [172], un processus que d’autres ont nommé le « phénomène des ciseaux » Il rappelle aussi qu’une de ses conséquences tragiques, mais très répandue chez les agriculteurs, est la ruine et/ou l’abandon du métier :
« Le problème, pourtant, est que ce revenu excédentaire ne peut pas provenir de la terre. En fait, le rendement de la terre décroîtra probablement avec la montée en flèche des besoins en énergie. Pour finir, le fermier est chassé de son champ par la machine. Il est possible que l’utilisation de la machine rende le travail au champ plus facile, mais le revenu de la terre a diminué. Cependant, les impôts ne sont pas à la baisse, et les coûts de la mécanisation continuent de grimper par bonds successifs. Voilà où en est le paysan » [173].

Le phénomène des ciseaux
Masanobu Fukuoka a bien discerné que l’intrusion de la logique marchande et industrielle dans l’agriculture a pour résultat, la plupart du temps, l’échec des agriculteurs et leur abandon du métier [174]. D’un côté, ils vendent leurs produits agricoles à des prix incertains, mais surtout bas et orientés à la baisse d’années en années. De l’autre, ils achètent des intrants industriels à des prix toujours croissants. Il existe ainsi une dualité des marchés, très bien mise en lumière dans sa structure et sa genèse historique, par Raymond Delatouche : le marché industriel et le marché agricole [175]. L’agriculteur entré dans l’agriculture moderne est pris dans un échange inégal, faussé par cette dualité :
« C’est le phénomène des ciseaux : toujours plus de produits agricoles pour le même produit ouvré » [176].
Concrètement parlant, saisissons bien l’ampleur de cette paupérisation agricole :
« En 1939, pour un quintal de blé, on avait 25 sacs de ciment, il en faut six en 1986. Jusqu’en 1914, dans les campagnes, on avait 1kg de pain pour 1kg de blé. Il faut aujourd’hui 10 à 15 kg de blé pour 1 kg de pain » [177].
Plus récemment, un agriculteur, interwiewé par Estelle Deléage, donne cet autre exemple :
« Il y a quelque chose de dramatique qui s’est produit avec l’agriculture. Les politiques publiques y ont largement contribué. Il y a quarante ans, avec un kilo de blé, on avait quatre timbres poste. Aujourd’hui, il faut cinq kg de blé pour avoir un timbre à trois francs » [178].
Pour comprendre la formation de ce processus, il faut retrouver les mécanismes qui ont contribué à la mise sous contrôle de la commercialisation agricole, puis comprendre qu’ils ne sont vraiment devenus dramatiques qu’à partir du moment où l’agriculteur et sa famille ont quitté l’autosubsistance, lors de la pénétration de la révolution industrielle et de l’agriculture commerciale dans les campagnes, accompagnant l’ouverture toujours plus grande des marchés agricoles locaux puis régionaux au marché mondial.
Dans un premier temps, l’essentiel est peut-être d’apprendre que le contrôle de la commercialisation agricole a été mis en place, d’une part, pour la satisfaction des consommateurs urbains et la protection des gouvernants en place, et, d’autre part, contre la liberté des paysans et sans aucun souci pour leur propre développement.

2Urbanisation, principe des Halles, et Révolution industrielle : genèse et mécanisme de la domination économique de l’agriculture2

L’urbanisation accélérée, l’alimentation et les craintes des gouvernants
La mise en place d’un marché agricole contrôlé a été faite afin d’éviter des disettes dans les centres urbains et les troubles de l’ordre public qui pouvaient s’en suivre. L’histoire de cette mise sous contrôle des agriculteurs est donc indissociable de l’histoire de l’urbanisation et de celle du pouvoir, au moins dans le cas français. Avant cette mise en place, dans une société essentiellement paysanne et très faiblement urbanisée, les marchés s’établissent spontanément à proximité des producteurs, dans les bourgs :
« Le marché, étymologiquement le lieu où sont rassemblés les marchandises, est une institution spontanée dès qu’il y a gros village, bourg, embryon de ville : les paysans y viennent pour y trouver ce qui leur manque, en échange de ce qu’ils ont en trop ; les citadins, pour se procurer des denrées alimentaires et certaines matières premières, laine, textiles, en échange de ce qu’ils fabriquent. Le paysan y trouve la quasi-certitude de vendre, sans démarche commerciale particulière, sans porte à porte que ne justifierait pas sa faible production ; le citadin, celle d’acheter, sans avoir à quêter à travers la campagne » [179].
La situation change quand la ville prend plus d’importance [180]. Les pouvoirs publics « se préoccupent du marché dès que le ravitaillement des habitants, du fait de leur nombre, commence à faire problème » [181]. Si les habitants des grandes villes manquent de nourriture ils risquent de « s’échauffer » et de s’en prendre aux pouvoirs publics, jusqu’à menacer de chute le pouvoir en place. Mais comment expliquer la relation entre la taille des villes et les limites de l’organisation spontanée des marchés de bourgs ? Le cas de Paris est exemplaire.
Au XIIe siècle, Paris, la plus grande ville d’Europe, compte 200.000 habitants, ce qui est beaucoup, surtout pour l’époque. A Paris, siège de la monarchie, le pouvoir vit au contact d’une population énorme et « volontiers turbulente » [182] : en cas de problème, le peuple n’hésite guère à aller interpeller directement le roi, place du Louvres. L’approvisionnement alimentaire pouvait devenir difficile dans cette métropole, d’autant que l’offre des paysans était assez limitée. Ainsi, la viande arrivait essentiellement sur pied sur les marchés. Mais dans une ville aussi étendue et peuplée que Paris, les têtes de bétail qu’amenaient les paysans étaient vendues avant d’arriver sur les marchés du centre-ville, au long des rues, en allant de la périphérie vers le centre. Les paysans venaient librement dans les rues, rencontraient leurs clients, négociaient et souvent imposaient leurs prix, vue la supériorité de la demande sur l’offre. Du point de vue du pouvoir, soucieux de maîtrise et de gouvernement de la société, l’impossibilité de connaître le niveau quantitatif et qualitatif des entrées des produits, ou leurs prix, était une source d’inquiétude supplémentaire.
Il y avait donc un réel problème de ravitaillement et de contrôle de celui-ci pour les zones plus centrales de Paris. Or, c’est au centre de la ville que se trouve les lieux du pouvoir. Les gouvernants ont une grande peur de la famine urbaine et de ses conséquences politiques directes. Ils redoutent aussi la possibilité de coalition de fermiers, qui, en retenant leurs surplus, auraient pu provoquer une disette, une montée significative des prix, la grogne populaire, et donc encore des inquiétudes pour le pouvoir. Pour mettre fin à ces risques d’instabilité politique liée à l’alimentation de fortes populations urbaines, le roi Louis VI le Gros et ses administrateurs, au début du XIIe siècle, inventent le marché des Halles de Paris.

L’invention des Halles de Paris : une origine du contrôle du marché agricole
Les origines des marchés agricoles contemporains ont été bien mises en lumière par l’archiviste et paléographe Raymond Delatouche [183]. Les quatre caractéristiques du marché agricole contrôlé mis en place aux Halles de Paris sous Louis VI le Gros sont les suivantes [184] :

* La transparence.
Les opérations sont concentrées en un seul lieu, délimité ; à tel jour de la semaine, entre des heures d’ouverture et de fermeture, impératives. Les prix se discutent au grand jour. Toute vente par un producteur est prohibée en-dehors du marché, même le long de la route pour s’y rendre. Il est interdit aux commerçants, aux détaillants, aux regrattiers d’aller à la rencontre des livreurs pour traiter hors du marché.

* L’homogénéité.
Les marchandises sont présentées en unités rigoureusement semblables. Les poids et mesures sont contrôlés. Les produits élaborés sont conformes à un type déterminé – c’est l’origine de présentations locales, le fromage de Brie, le jambon de Bayonne. La toile de Laval comporte une certaine densité de fils. La qualité est vérifiée par des experts-jurés, la saisie sanctionne les vices.

* L’atomicité.
Toute entente, toute coalition entre acheteurs, de nature à influer sur les cours, est rigoureusement proscrite. On va jusqu’à interdire les réunions au cabaret, durant le marché.

* La libre entrée.
Le marché est public, ouvert à tous. Toute la marchandise doit être physiquement présente à l’ouverture. Delamare note ainsi, très explicitement : « C’est une maxime constante dans la police, et qui est confirmée par l’expérience de tous les temps, que chaque espèce de marchandises, et principalement de celles qui concernent les vivres, doit être rassemblée dans un même lieu, autant qu’il est possible, et du moins certains jours de la semaine, si l’on veut faire paraître l’abondance et, par une suite nécessaire, en procurer le bon marché » [185].

Ce type de marché est donc tout entier organisé pour le consommateur. Les Halles de Paris, créées pour approvisionner la capitale à bon marché, ont été l’exemple de tous les marchés locaux. Le cas a donc valeur générale. Les paysans, de leur côté, ne souffraient pas particulièrement de cette structure de commercialisation car ils vivaient en autarcie et ne vendaient que les surplus [186]. Toutefois, « on voit que tout est conçu pour favoriser l’isolement du paysan, en tirer partie ; pour le détourner du contact personnel et continu avec le consommateur. La production va évoluer comme un phénomène autonome, physique, inconscient, obéissant à sa dialectique propre, assolement, orientations naturelles, conditions et aléas climatiques… » [187] Mais, avec les bouleversements de la révolution industrielle, cette atomicité paysanne, devenu atavique, sera lourde de conséquences [188].

Révolution industrielle et économie agricole : instauration d’un mécanisme pervers
L’ensemble des fondateurs de l’agriculture biologique s’accordent peu ou prou à situer dans la révolution capitaliste et industrielle l’origine de la crise agricole à laquelle ils essaient de faire face. Mais les accents dans l’analyse de la crise et les précisions apportées varient sensiblement. Howard a vu la logique qui fait que la Révolution industrielle entraîne l’industrialisation agricole. Howard et Müller ont noté que l’agriculture, dans le contexte moderne, rapportait moins d’argent que la plupart des autres métiers. Masanobu Fukuoka a compris que cette situation découlait de la dualité des marchés agricoles et industriels. Mais aucun d’entre eux n’a poussé l’étude jusqu’à la mise en lumière de la genèse et des structures du mécanisme qui a conduit à cette situation si déséquilibrée entre industrie et agriculture. Pourtant, on peut lire dans certaines alternatives économiques qu’ils ont proposées, et dans des initiatives plus contemporaines, des tentatives pour dépasser ce mécanismes pervers. D’où l’intérêt de préciser ces choses.

La Révolution industrielle entraîne presque mécaniquement l’industrialisation de l’agriculture
Le XIXe siècle voit une modification de toutes les structures économiques, sauf celle du marché des produits agricoles. Sur le plan économique, la Révolution industrielle se caractérise d’abord par l’inversion progressive et continuelle de la part de la production agricole dans les économies nationales. La production, maintenant prépondérante et à grande échelle, d’objets manufacturés, a été rendue possible par l’usage d’énergies et de matières premières non renouvelables : charbon, pétrole, minerais.
Sur le plan démographique, les nouvelles possibilités techniques ont provoqué l’appel d’une main d’œuvre ouvrière et donc un déplacement de population des campagnes vers la ville. Cette diminution de la population paysanne, contrainte de nourrir des concentrations urbaines considérablement augmentées, va obliger l’agriculture à produire plus avec moins de bras. D’une manière quasi mécanique, quoique progressive, en l’absence d’une révolution agronomique autonome et basée sur les ressources renouvelables dont elle dispose, cela va conduire l’agriculture à utiliser des moyens de production qui lui seront fournis par l’industrie, et plus tard, les énergies non renouvelables. Il s’agit là de la nouvelle et double faim que la Révolution industrielle a adressé, pour Sir Albert Howard, à la terre et à l’agriculture ; la faim des nouvelles populations urbaines, la faim des machines. Cela conduira aussi l’agriculture au passage de la traction animale à la traction mécanique, puis à la motorisation généralisée, avec des engins de puissance croissante.
L’agriculture rentre dans un circuit d’échanges, dans lequel elle ne peut plus se contenter de vendre des surplus : elle doit dégager des ressources financières de plus en plus importantes pour constituer, entretenir, faire fonctionner son outil de production. La vie en autarcie est terminée : l’agriculteur achète pour produire et il ne produit plus pour nourrir sa famille, mais il produit pour vendre.

Les deux marchés et le mécanisme pervers
La transformation de l’économie dans son ensemble, articulée au maintien de la structure de commercialisation calquée sur le principe des Halles, pèse sur les prix agricoles et entraîne inéluctablement la paupérisation des agriculteurs. Les agriculteurs déversent leur production sur les marchés, bourses de commerce, etc, tous inspirés des Halles. Les acheteurs y font la loi et la machine à casser les cours, mise en place empiriquement au Moyen-Âge, continue à remplir sa fonction. Ce n’est plus aujourd’hui, le consommateur qui en profite directement, mais les industries agro-alimentaires. La raison de la crise est l’existence de deux marchés :
« Désormais, deux marchés règlent la vie économique : la concurrence parfaite, pour les produits agricoles et la main-d’œuvre, la concurrence monopolistique, pour les marchandises industrielles et les services. Il y avait une seule balance sur le marché médiéval. Sur le marché moderne, il y en a deux : la vieille balance censée exprimer le « juste prix », exclusif du profit, à l’abri des manœuvres, pour le paysan ; pour l’industrie et les services, la nouvelle balance, que les vieux théologiens du Moyen-Âge eussent estimée dolosivement faussée, génératrice de profit » [189].
Or l’existence de cette dualité des marchés est cachée par le discours habituel qui nous dit que nous vivons avec une seule économie, l’économie de marché. L’illusion de la généralisation l’économie libérale masque ainsi l’existence de ces deux marchés, donc le fonctionnement du mécanisme. Pourtant, dans la réalité, les produits agricoles et les produits industriels ou manufacturés ne sont pas traités de la même façon.
Les produits manufacturés sont différenciés les uns des autres par l’ingéniosité du fabricant : chaque produit a sa marque. Ces produits sont le fait d’un petit nombre d’entreprises et même, souvent de nos jours, de quelques très grosses entreprises qui détiennent un pouvoir considérable sur le marché : il s’agit d’un marché monopolistique (monopole de la marque) où la concurrence s’exerce sur des produits différenciés et personnalisés ; on va jusqu’à dire « une Peugeot » et non plus une automobile.
Les produits agricoles, à l’opposé, viennent d’un très grand nombre d’unités de production (atomicité) : ils sont rendus idéalement [190] fongibles (homogénéité), c’est à dire sans personnalité, sans identité spécifique (le blé produit en Bretagne ne se différencie pas, une fois dans les silos, de celui des Charentes). De plus, à cause de l’inélasticité de la demande, hors croissance démographique régulière et soutenue, les augmentations sensibles de quantités livrées sur le marché font effondrer les cours (Effet King). Enfin, la vente des produits agricoles est soumise à la transparence et à la libre entrée. Cette transparence est même renforcée par la forme des bourses agricoles, où la présence physique de la marchandise n’est plus nécessaire comme elle l’est dans les Halles. Il faut reconnaître, dans ce marché agricole, le marché concurrentiel parfait.
La concurrence, sur le marché industriel monopolistique, se déroule de façon toute différente.
Dès sa naissance, l’industrie s’est évadée de la concurrence parfaite ; le profit la conditionne, nécessairement. Pragmatiquement, elle substitue à la concurrence parfaite celle qui sera dite monopolistique. Aux principes du marché concurrentiel parfait, au principe des Halles, elle substitue des principes parfaitement contraires :

* La libre entrée est jugulée. La libre entreprise sur le marché est restreinte par le capital nécessaire pour entreprendre.

* L’atomicité est sans intérêt. Au lieu d’une masse inorganique de producteurs individuels, un nombre limité de fabricants conscients, ouverts de surcroît, clandestinement ou légalement, à toutes coalitions.

* Contre l’homogénéité, l’industriel diversifie, personnalise ses produits ; à l’abri de sa marque, il se constitue un petit monopole.

* A la place de la transparence publique, le négociant recherche le contact personnel avec le client ; les opérations sont dispersées dans l’espace et dans le temps. Les relations directes, suivies, avec le client, dont le paysan a été si soigneusement détourné, ce sont elles qui suscitent, orientent, modulent, mesurent la production du fabricant, protègent son monopole. La production industrielle est consciente de sa fin.

En résumé, l’agriculteur, depuis la Révolution industrielle, est enfermé dans un engrenage dans lequel les coûts de production croissent sans cesse, définis dans un marché monopolistique, tandis que les prix de vente sont laminés par le marché concurrentiel parfait. Nous avons ainsi compris le mécanisme pervers qui préside au phénomène des ciseaux, ou, pour reprendre l’image de Masanobu Fukuoka, le mécanisme qui met les agriculteurs « à la roue ». Sans en avoir une conscience aussi précise, les fondateurs de l’agrobiologie ont saisi ou pressenti l’existence de ce mécanisme économique paupérisant pour les agriculteurs. En France, les premiers agriculteurs qui se convertissent à la Bio le font pour « produire sain » mais très souvent aussi pour des raisons économiques [191].
Voyons maintenant plus précisément ce que reproche Hans Müller à l’économie moderne.

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Hans Müller : la « beauté éternelle » de l’agriculture et l’illusion du profit agricole

2Capitalisme et fin des paysans spirituels2

Nous l’avons déjà noté, à l’instar des autres fondateurs, Hans Müller voit dans la Révolution industrielle la série de problèmes qui pèsent sur l’agriculture du XXe siècle. S’il critique, de manière générale, le matérialisme qui s’étend depuis lors, il tend cependant à donner, à la diffusion du modèle agricole mercantile, un rôle moteur dans cette évolution. Comme l’a relevé Gunter Vogt, c’est à la conception de l’agronome Albrecht Thaër que Hans Müller fait jouer à le rôle de point de départ d’une nouvelle vision de l’agriculture inspirée de l’économie industrielle et capitaliste. Un peu à la manière d’Howard, et proche, ici, de Masanobu Fukuoka, c’est à des dimensions spirituelles intrinsèques du travail agricole que s’attaquerait la nouvelle vision économiste. On constate ce caractère clef du changement de rapport entre agriculture et argent chez Müller dans son analyse de l’année 1859 comme tournant pour l’humanité :
« Et ces ultimes valeurs de l’agriculture devraient être menacées par la technique ? Comment cela ? En 1859, l’analyse spectrale a été découverte. L’homme s’en servit pour comprendre la composition matérielle des corps célestes et cela permit des conclusions intéressantes sur notre planète. Tous les demi-éduqués croyaient alors de ne plus avoir besoin de la genèse biblique. Le ciel étoilé perdait pour eux sa gloire. 1859 était également l’année de la parution de l’œuvre Le Capital de Karl Marx, qui déclarait au monde la victoire de la matière sur l’esprit. 1859 enfin, était également l’année du grand scientifique agraire Thaër, selon lequel chaque ferme deviendrait une possibilité de décrocher du bénéfice. La science faisait évoluer le cultivateur en agriculteur. C’est comme cela que l’année 1859 est devenu finalement une année cruciale pour l’humanité » [192].
Dans ce passage, Hans Müller critique d’abord le matérialisme qui a gagné une part grandissante des « élites », suite aux succès croissants des sciences au XIXe siècle, avant de critiquer le développement de la vision mercantile de l’agriculture. Cet enchaînement donne à penser que le capitalisme, pour Müller, est peut-être un aspect corollaire du matérialisme, qui lui, serait un phénomène culturel plus profond et antérieur. Les deux phénomènes sont liés, mais il semble que les partisans de Müller s’accordent à considérer la compréhension mercantile de Thaër comme une condition de base de l’intensification de l’exploitation agricole avec des moyens techniques et chimiques [193].
Cependant, Hans Müller ne développe pratiquement pas sa critique au-delà des conséquences de la recherche du profit et du culte de la performance technique en agriculture. Sa critique de l’agrochimie se tient pour ainsi dire en amont, en avançant que la conversion d’une ferme traditionnelle à ce système d’exploitation semble une erreur économique et une sorte de voie sans issue au niveau spirituel et moral. Le passage suivant fait suite à une synthèse d’Hans Müller sur l’histoire depuis l’extension culturelle de la modernité [194] : « Résumant rétrospectivement le bilan de ce développement, il se rend compte en frissonnant combien de valeurs immortelles il a troqué contre un bénéfice trompeur. En ce qui concerne les questions décisives et déterminantes de sa vie, il a perdu la base sous ses pieds. « Où l’homme ne dispose plus de mortier, il maçonne avec de la boue ! » [195]. L’emprise de l’illusion du profit serait liée à la déstabilisation spirituelle des hommes. Mais pourquoi le profit en agriculture serait-il trompeur ? En effet, on pourrait tenter de mettre de côté les questions spirituelles et considérer seulement la seule possibilité de faire de l’argent avec l’agriculture. Hans Müller semble avoir envisagé ce point de vue. La déstabilisation spirituelle des agriculteurs aurait aussi pour conséquence de faire perdre lucidité et discernement sur les rapports économiques où s’insère celui qui cherche à suivre le modèle de l’agriculture capitaliste. Pour Hans Müller, en effet, il est certain que « le travail agricole n’atteint pas la rentabilité de la plupart des autres métiers » [196]. La justesse de cette compréhension, qu’il partage avec Howard et Masanobu Fukuoka [197], se retrouve, par exemple, dans son analyse de la crise économique de 1929, ainsi que dans l’invitation à lire Karl Marx, qu’il proposait aux groupes culturels paysans qu’il avait fondé. Hans Müller n’a vu nulle fatalité [198] dans la crise de 1929 et propose une solution anhistorique pour y répondre : la qualité et la maîtrise de la commercialisation par les producteurs. On peut supposer qu’il a eu conscience du phénomène des ciseaux. Pour lutter contre des prix agricoles mondiaux de moins en moins rémunérateurs, il propose d’essayer, à la fois de changer la clientèle visée, le mode de commercialisation, et le mode de production. Quant à l’invitation à lire et comprendre Marx, cela peut étonner [199]. Mais Hans Müller ne partage évidemment pas toutes les opinions de Marx : c’est la qualité de sa critique du capitalisme qui lui semble mériter l’attention des agriculteurs, afin qu’ils comprennent que ce système économique n’avait cure ni de leur subsistance économique, ni même de leur existence [200].
Fort de cette critique du capitalisme, Müller va hésiter un temps entre une action politique « conventionnelle », en tant que député et chef de parti, et une action associative, sociale et économique, pour défendre les petits et moyens agriculteurs, ainsi que sa vision de la société. Ses écrits destinés aux agriculteurs tentent de les convaincre que la recherche de l’enrichissement en agriculture est vaine. Ainsi, même s’il va lutter pour la sécurisation économique des paysans, on trahirait sa pensée et son engagement si l’escamotait que ses motivations sont d’abord humanistes, morales, religieuses, agrariennes, familiales. Son engagement économique agricole, comme son engagement pour l’agriculture biologique, apparaissent ainsi comme des moyens au service d’une vision de l’homme et du monde où l’agriculture, de par sa nature spécialement spirituelle, tient une place fondatrice. Hans Müller multiplie, en effet, les références aux « valeurs éternelles » et au lien original de l’agriculture avec celles-ci. Quand il rapporte le fait de la moindre rentabilité de l’agriculture comparée aux autres activités, ce n’est pas pour « exiger » la parité salariale de l’agriculture avec les autres catégories professionnelles [201]. Hans Müller ne prêche pas l’intégration de l’agriculture au monde moderne. Au contraire, il en relève les spécificités et les valorise comme autant de possibilités d’humanisation de l’homme [202] :
« La compensation doit être trouvée sur d’autres domaines et dans d’autres valeurs. C’est cela qui est absolument nécessaire afin d’éviter que la partie la plus ouverte des jeunes agriculteurs ne fuisse le travail agricole. L’empêchement d’une telle évolution est un problème qui n’intéresse pas seulement la population agricole, mais qui a une dimension importante pour tout l’Etat. C’est justement la liberté d’organiser et effectuer son travail à son gré, selon son temps et ses forces, qui est un des grands avantages du métier de l’agriculteur. Etre le maître de la façon comment il travaille et sauvegarde les terres, la végétation, les bêtes – les bases même de son existence -, c’est le privilège majeure de l’agriculteur savant. C’est dans ces valeurs inhérentes à son métier qu’il trouve la compensation en comparaison de la meilleure rentabilité du travail dans pas mal d’autres métiers. Où la jeune génération agricole ne conserve pas l’aperçu de ces valeurs inchiffrables, aucune motorisation ou subvention peut arrêter leur fuite du terroir ».
Dans ce passage, les valeurs spirituelles de l’agriculture mises en avant sont la liberté et le travail avec une richesse fondamentale, « les bases même de son existence » [203]. Hors d’une telle conscience, Müller ne croit pas que la facilitation des travaux agricoles par les machines ou des subventions puissent stopper l’exode rural. Sur ce dernier point, Müller a manqué de clairvoyance sur l’évolution de l’agriculture occidentale : il y a bien des agriculteurs qui se maintiennent, dans les 500 000 restant en France, par exemple, parce que les primes et subventions leur rapportent, et, d’autre part, parce que dans le cadre d’une agriculture simplifiée, les machines ont considérablement réduit la pénibilité du travail. Hans Müller revient souvent sur sa thèse de l’agriculture comme éducatrice spirituelle. Il la résume lui-même sans équivoque, en la rattachant à sa foi chrétienne : « Nous avons résumé un premier article sur cette question : « il n’existe pas d’autre travail et métier ouvrant directement par le vécu l’âme et les sens à la grandeur et la splendeur du Seigneur, que ceux du cultivateur. Cela est un avantage merveilleux, comportant une signifiance décisive de l’agriculture pour le peuple et l’état ».
Il faut prêter attention, également, à la manière selon laquelle Müller observe l’évolution culturelle de la population et des enfants d’agriculteurs, confrontés à l’emprise croissante de la modernité économique et culturelle. Pour ne pas reléguer, de manière trop facile, la critique müllerienne dans le passéisme conservateur [204], il ne faut jamais perdre de vue tout ce qui, dans son parcours, dénote un effort conciliateur. A-t-on jamais vu un véritable passéiste anti-moderne s’engager dans des actions constructives ? D’autre part, au plus près des passages d’articles sur lesquels nous allons nous arrêter maintenant, il faut noter l’effort d’objectivation sociologique que produit Hans Müller. Dans les deux passages suivants, il ne semble guère sérieux d’avancer qu’il exagère ou caricature la situation des années 1950 et 1960. Les valeurs spirituelles sont alors délaissées, dans un vaste changement de société où la performance de la technique, le gain, et la mode deviennent des référents dominants :

« La jeunesse de l’époque des machines, des satellites, n’a que très peu d’idée des valeurs au-delà de la technique. Si l’on ne peut devenir aviateur, devenir au moins mécanicien, ou technicien, constitue le but de beaucoup de jeunes d’esprit ouvert. Dans l’esprit de ces jeunes « modernes », le travail agricole reste à celui qui n’est pas assez doué pour quelque chose de « mieux ». Le bruit et les moteurs captent ces jeunes. Mais également les filles ne veulent plus rester « arrière de leur temps ». La tresse doit être remplacée par une coiffe indéfinissable. « On ne veut pas se faire remarquer comme démodé – que tout le monde sache d’où on est sorti ! » Ce ne sont que des petits détails superficiels. Mais ils caractérisent l’attitude intérieure des gens modernes « allant avec leur temps »«  [205].

Dans le même article, Müller évoque la diminution du nombre de gens pour qui leur travail est un épanouissement. Cette évolution, dont la domination ne semble pas s’être démentie depuis, tend à ramener l’activité professionnelle au gain. Et comme un argument supplémentaire pour souligner cette crise de sens, Hans Müller dénonce une régression culturelle, dans la lecture de magazines insignifiants au lieu de livres, comme si la rejet des traditions – particulièrement religieuses et rurales, ici – n’ouvrait que sur une fuite des questions existentielles propre à chaque être humain [206] : « Cette attitude se manifeste également dans la façon dont les jeunes maîtrisent leurs problèmes vitaux. Elle se manifeste dans leur attitude envers métier et travail. Comme le nombre de gens – pas uniquement parmi les jeunes – est petit, pour lesquels le métier est vocation et satisfaction, qui n’évaluent pas leur travail uniquement selon les possibilités de gagner beaucoup d’argent avec le moins possible de travail et dans le temps le plus court possible ! Par ailleurs, plus un magazine est superficiel et « kitsch », plus il remplace souvent un livre » [207]. Face à ce constat pessimiste, Hans Müller va se battre, d’une part, pour développer une éducation populaire auprès des paysans, marquée par la spiritualité chrétienne, et, d’autre part, pour différentes initiatives économiques visant à permettre la subsistance et l’évolution des agriculteurs dans le nouveau contexte, sans succomber aux pressions de la modernité. Avant d’aborder ces grandes lignes du programme de résistance d’Hans Müller, nous lui laissons, en guise de conclusion, la parole. Selon lui, sans éducation spirituelle spécifique et précoce, l’humanité de l’homme et la joie du paysan sont condamnées par le capitalisme industriel : « Quelle est « le pourquoi » qui peut donner envie aux jeunes de devenir agriculteurs malgré l’attirance de la modernité et les difficultés du travail ? D’abord c’est la question centrale de l’attitude de base envers la vie. C’est à partir de cette base que la jeune génération évalue le travail et le métier. Où dès sa jeunesse l’homme devient conscient des valeurs éternelles survivant la mort et le tombeau, il évalue le travail sur les champs de ses anciens différemment, et l’incitation la plus forte pour fuir des terres fait défaut. […] Lorsque cette question centrale de la vie du jeune est résolue, il ouvre grand ses yeux aux vraies valeurs innées du travail et du métier de cultivateur. L’addiction aux bénéfices et records perdent leur puissance sur le jeune agriculteur. La machine devient un assistant de l’homme ; le cultivateur ne devient pas son esclave. Elle l’aide à ne pas se submerger dans le travail. Mais cela est une des conditions préalables pour que l’être cultivateur ne perde pas sa capacité de reconnaître la beauté éternelle de son métier » [208]

2Redécouvrir la sagesse agricole et garantir une prospérité économique minimale pour maîtriser la modernité2

Hans Müller a beaucoup critiqué le monde moderne. Il est nostalgique de l’époque paysanne pré-industrielle, comme Masanobu Fukuoka. Ensemble, ils y voient une époque plus heureuse, des hommes plus joyeux, plus poètes, et plus philosophes. Le souci de la vitesse et de la mécanisation auraient détruit cette qualité de vie paysanne passée. Hans Müller n’est donc pas un optimiste du développement scientifique et technique. Il ne cherchera pas, comme Marx, à contrôler le processus d’industrialisation capitaliste en cherchant, par la lutte révolutionnaire, à mettre les ouvriers aux commandes. Mais il n’a pas promu non plus la casse des nouvelles machines, à l’instar des luddites voulant préserver leurs emplois et leur mode de vie précédent. Non, Hans Müller s’est plutôt attaché à la question spirituelle de la détermination d’une fin enthousiasmante susceptible de donner le recul nécessaire au maintien d’une relation critique à la mécanisation, pour que les machines agricoles demeurent un moyen :
« D’antan, le travail agricole laissait du temps à l’homme pour le recueillement et la contemplation. A chaque pas, il le conduisait vers les ultimes questions de sa vie. Le temps, la vitesse et la technique ont largement volé l’âme de ce travail, le plus beau. Ici nous voyons une cause majeure expliquant pourquoi la joie, la paix, ont quitté le travail du cultivateur – les raisons spirituelles d’un problème à laquelle les peuples n’arrivent guère de trouver une solution : la fuite de la jeune génération des terres. Quoi faire ? Tourner en arrière la roue du temps ? De même qu’ au début du temps du capitalisme les tisserands n’ont pas pu protéger leurs femmes, enfants et eux-mêmes contre l’exploitation brutale en assaillant les usines et en détruisant les hautes cheminées [209], de même on ne peut gagner contre cette cause déterminant le destin de l’agriculture par une croisade contre la technique, contre le moteur. Ce n’est pas contre quelque chose, mais uniquement pour quelque chose de grand et beau, susceptible d’enthousiasmer la jeune génération, que l’agriculture gagnera cette bataille » [210].
C’est ainsi que la question de l’éducation, spirituelle et morale, devient le vecteur privilégié par Müller pour éviter aux jeunes ruraux de céder à la fascination des machines, du travail, et des rendements bruts. Hans Müller pose un critère de sélection des enseignants, logique dans sa perspective : les candidats à cette tâche éducative doivent avoir fait la preuve dans leur vie qu’ils ne sont pas dominés par le matérialisme. Mais cette redécouverte d’une beauté et d’une sagesse inhérentes à l’agriculture, peut-être difficile à montrer, est sans doute d’une importance toute relative dans les conditions de vie et de travail de l’agriculture des montagnes helvétiques [211]. En tout cas, elle ne peut suffire à mobiliser une jeunesse attirée par la vague de prospérité matérielle que connaît l’Europe après la seconde guerre mondiale. Hans Müller en a conscience, il sait qu’il lui faut compléter son action du côté matériel, en recherchant des moyens pour stopper concrètement l’accroissement des écarts de niveaux de vie, entre ceux qui quittent l’agriculture, et ceux qui persistent dans une agriculture traditionnelle, où domine encore l’autosubsistance :
« Ainsi la question de défense contre les dangers apportés par la mécanisation du travail agricole à l’humain, devient une question de l’éducation de la jeune génération agricole qui ne peut être portée que par ceux qui ne sont pas submergés dans le marais matérialiste. Seul celui qui, dans sa vie, a réussi à résister à cette tentation, la beauté profonde du travail agricole lui fournissant toujours une force inépuisable, est appelé à faire ce travail d’éducation. Mais il sait également que ce travail ne peut atteindre son but si le cultivateur ne dispose pas d’une marge de sécurité économique et d’aisance » [212].
D’autre part, Müller est critique sur les développements de l’Etat et plus particulièrement sur les lois publiques visant l’encadrement de l’agriculture. S’il invite ses lecteurs à ne pas se détourner des débats et de l’engagement politique, il les invite aussi à se former pour agir en connaissance de cause [213]. Dans une prise de position vis à vis d’une discussion au sujet d’une loi agricole, Müller laisse transparaître sa méfiance vis a vis des finalités des réglementations publiques. En même temps, il laisse pressentir que sa critique du capitalisme n’est pas un appel à la régulation par l’Etat mais à l’auto-organisation. Il ne croit guère à l’Etat providence ni aux subventions pour lutter contre l’abandon des fermes et l’exode rural. Dans cette perspective, son appel à la défense des libertés prend tout son sens. Dans le passage suivant, également, il défend l’idée qu’une prospérité agricole raisonnable et assurée est tributaire de la possibilité, pour l’agriculteur de conserver une grande marge de liberté :
« Combien de sa liberté exige-t-on que l’agriculteur sacrifie, pour ne même pas obtenir la sécurisation minimale de son existence économique, ce que la loi sur l’agriculture prétendait lui assurait ? En étudiant le texte, nous recherchions en vain la réponse à cette question. Les dangers menaçant la liberté de l’agriculteur, qui émanent de la loi et du pouvoir de ceux qui l’appliquent, sont tellement grands que la perte de liberté n’est pas en rapport avec la sécurité qu’il peut gagner, dans le meilleur des cas, avec les régulations nouvelles. De cette manière, on ne peut pas lui apporter de la sécurité. Parce que la possibilité d’atteindre une juste mesure de prospérité économique demande un niveau élevé de liberté pour l’agriculteur. S’il perd peu à peu la liberté, il n’aura plus de sécurité économique. » [214]
Hans Müller appelle donc les agriculteurs à se regrouper librement pour garantir leur stabilité économique. Mais dans cet appel, il rapproche très vite la liberté de la responsabilité. Sa conception n’a « rien à voir », selon sa propre expression avec la licence ou le pur laisser faire. Hans Müller vise à réconcilier la stabilité économique des agriculteurs avec une organisation sociale dont la réussite dépend du sérieux de l’engagement de chacun des membres, mais aussi avec une responsabilité sociale et sanitaire pour ceux qui mangeront les produits, et même vis à vis des générations futures. C’est donc une conception éthique globale que Müller installe à la base de son projet coopératif autonome :
« Ceci ne veut pas dire que nous favorisons le déploiement brutal et égoïstique de l’individu agricole. Cela n’a rien avoir avec la liberté. La liberté n’est possible qu’associée à la responsabilité, la responsabilité envers sa propre vie et envers les biens qui nous sont confiés. La liberté séjourne uniquement où l’être agricole est conscient de sa responsabilité envers tout qui lui est confié en terres et réputation de son métier, à le sauvegarder au profit des générations futures, mais aussi au profit de ceux qui dépendent des produits de son travail – bref tout le terroir. [… ?] La liberté trouve ses limites à la liberté des autres. Il n’y a rien, mais vraiment rien avoir avec la liberté agricole si un des coopérateurs, afin d’obtenir plus d’argent pour son lait, mettait de l’engrais sur ses champs lors de la période de la végétation qui, comme il le sait bien, empêchera la réussite de la fromagerie coopérative. Il n’y a rien, mais vraiment rien avoir avec la liberté, si l’agriculteur fournit des produits à sa coopérative, qui par l’application d’engrais chimiques sont bien gros, mais dont la valeur nutritive pour la santé, et la capacité de stockage, sont réduites. Il doit savoir que sa coopérative ne peut exister que si chaque membre est conscient de sa responsabilité envers les autres. C’est cela qui limite la liberté de l’individu » [215].

Nous présenterons plus loin, parmi les initiatives économiques concrètes prises par les fondateurs de l’agrobiologie, la mise en place de la coopérative de légumes d’Hans Müller. Mais auparavant, il nous reste à tenter de comprendre la critique économique originale de Rudolf Steiner.

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Le capitalisme spirituel de Rudolf Steiner

Rudolf Steiner est encore aujourd’hui considéré comme le premier fondateur de l’agriculture biologique européenne. Il est pourtant, paradoxalement, le seul personnage, parmi les fondateurs, qui n’ait pas mis l’agriculture au centre de son travail. Sa vision de l’agriculture n’est qu’une composante parmi bien d’autres de ce qui l’a occupé toute sa vie, l’anthroposophie, une vision globale et ésotérique de la nature et du monde humain. Dans son approche de l’agriculture, il y a un autre trait spécifique et général qui met sa démarche à part : il ne parle pas de crise économique de l’agriculture. L’ensemble de ses conférences dédiées à l’agriculture, regroupées dans Agriculture, Fondements de la méthode Bio-dynamque, ne traitent pas du tout d’économie agricole. De même, l’ouvrage de référence de son disciple Ehrenfried Pfeiffer, La fécondité de la terre, ne consacre aucun chapitre à la crise économique agricole. Sur deux petites pages, il accuse le souci du profit agricole d’avoir détourné les paysans de l’observation de la nature et de l’approfondissement de leurs méthodes culturales. La situation ne semble guère avoir changé aujourd’hui. Ainsi, le livre de Friedrich Sattler et Eckard von Wistinghausen, intitulé La Ferme Bio-Dynamique, ne consacre qu’une quinzaine de pages à l’économie de l’entreprise agricole, et une page et demie à la commercialisation [216], sur un total de 329 pages. Est-ce à dire que Rudolf Steiner n’avait rien à dire sur la crise économique ? Ou bien qu’il ne considérait pas, à la différence des autres fondateurs, que cet aspect était important dans les problèmes de l’agriculture ? On pencherait ici plutôt pour la seconde réponse. Mais il faut néanmoins se souvenir que Rudolf Steiner et les premiers anthroposophes organisateurs de la Bio-dynamie ont été parmi les premiers à mettre en place un cahier des charges et une marque destinées à mieux identifier et valoriser les produits mis en vente par les agriculteurs convertis à leurs méthodes. D’autre part, Steiner a bien écrit sur l’économie. On dispose notamment de Eléments fondamentaux pour la solution du problème social, et surtout des quatorze conférences qui forme Economie sociale, sur lesquelles nous nous appuierons essentiellement ici. C’est un regard original sur l’économie, difficile à démêler, que l’on va un peu découvrir ici, assez déconnecté des faits historiques. Comme le sous titre de Economie sociale l’indique, il s’agit surtout d’une théorie économique, d’une invitation à « renouveler nos conceptions ».

2L’organisme social et la mondialisation économique2

A l’époque des conférences d’Economie sociale, en 1922, Steiner considère que les économies nationales sont déjà dépassées, englobées par l’économie-monde. La conception de l’organisme social correspond d’abord à cette réalité de la mondialisation économique, que Marx avait déjà prévue [217]. Ensuite, la métaphore de l’organisme social renvoie à une vision de l’économie inspirée par un modèle biologique. Comme nous l’avons vu par ailleurs, au XIXe et XXe siècles, la « biologisation » de l’homme et de la société fut courante, avec des conséquences parfois terribles. Mais, en économie moderne, avec les notions de « circuit économique », on peut en faire remonter l’origine aux physiocrates, que Steiner n’ignorent pas [218]. Le modèle d’Harvey sur la circulation sanguine avait inspiré le médecin Quesnay, tandis que c’est une image plus générale du corps humain qui inspire Steiner. Enfin, les éléments principaux du circuit économique que va étudier Steiner sont la nature, le travail, et le capital, avec une insistance sur les deux derniers éléments.

Rudolf Steiner commence par reprocher aux grandes figures de l’économie moderne une supposée étroitesse de vue : « Mais tous les théoriciens de l’économie politique, à commencer par Adam Smith et jusqu’aux plus récents, ne raisonnent que sur de petits territoires considérés comme des organismes économiques complets » [219] A cela il oppose sa conception de la mondialisation économique, en croyant être le premier à la mettre en lumière : « La Terre toute entière, considérée comme un organisme économique, voilà ce qu’est l’organisme social. Cela, personne ne l’a vu » [220].
La métaphore biologique employée par Steiner pour parler de l’économie n’est pas une surprise, chez un auteur dont l’œuvre est marquée par le « monisme de la pensée ». Son organicisme se retrouve partout. En agriculture, il faut chercher à faire de la ferme un « organisme agricole ». De même, l’opposition entre le « vivant » et le »mort » est très présente chez lui. Dans son économie, elle se traduit par l’importance accordée au circuit économique, à l’idée de la circulation de l’argent. Steiner, dans cette logique, veut éviter toute accumulation supposée préjudiciable à la vie de l’organisme économique. Il utilise une comparaison avec le corps humain, laquelle livre, au passage, un petit aperçu sur ses conceptions médicales fantaisistes : « Il existe en lui comme dans l’organisme humain, une sorte d’auto-régulateur ». Il suffit, « pour que l’organisme humain tombe malade, que des aliments non utilisés forment des dépôts dans le corps ou que des organes du corps devenus inutiles y soient maintenus. […] La même chose se passe dans l’organisme économique au moment où les produits s’accumulent en un certain endroit au lieu d’être consommés. Il est donc indispensable que l’utilisation du capital ait lieu à cet endroit afin que la nature n’absorbe pas le capital comme un produit mort, inorganique, semblable à un apport de substance pétrifiée au sein du processus d’économie sociale. Car la capitalisation foncière est absolument incompatible avec le processus d’économie sociale » [221]. La biologisation de l’économie apparaît aussi dans le vocabulaire qu’il propose pour désigner la monnaie : « Nous renoncerons donc, en économie, à parler d’argent cher ou bon marché, en le rapportant aux marchandises, pour employer le terme d’argent vieux ou jeune dans le cycle vivant de l’économie sociale » [222].
Dans l’avant-dernière citation, ci-dessus, nous voyons également articulés deux des trois éléments qui caractérisent le processus économique selon Steiner : le capital et la nature. Mais il y en a un troisième, le travail. La vision économique de Steiner se ramène à un cycle entre ces trois éléments [223] : la nature, transformée par le travail et le capital, est consommée, tandis qu’une partie du capital doit être réinvestie dans l’amélioration des moyens de production agricoles, et idéalement, une autre partie doit être donnée aux travailleurs spirituels pour l’amélioration des moyens de production. Même les travaux des artistes sont ramenés à la productivité [224]. Dans ce cadre général, Steiner médite sur les conditions de fixation de justes prix, sur la légitimité du prêt à intérêt, sur l’idée étrange de différentes natures de l’argent…
Pour aller plus avant, nous allons montrer que sa démarche n’est guère critique du capitalisme, en listant quelques-uns des aspects qui montrent que le système lui convient, à condition de le fluidifier et de le spiritualiser.

2Une approche favorable de l’économie moderne2

Steiner multiplie les références favorables au système économique qu’il a sous les yeux. Celles que nous avons relevées devraient êtres suffisantes pour que le lecteur comprenne avec nous que le capitalisme n’est pas un problème pour le fondateur de l’anthroposophie. Par une suite logique, on comprend que ce système économique n’engendre pas de crise économique ni sociale, donc pas de crise agricole, par lui-même. Nous avons listé cinq aspects caractérisant l’attachement de Steiner à l’économie moderne : le primat de l’échange, le profit comme moteur fondamental, le travail et le capital comme source de la richesse, une image positive du prêt et du commerce, une vision altruiste de la division internationale du travail.
Le primat de l’échange sur l’autarcie semble être une caractéristique fondamentale de la conception de l’économie que se font les modernes, par opposition, par exemple à celle d’Aristote [225]. Steiner s’inscrit dans cette croyance : « Le moteur qui pousse à l’échange est à proprement parler dans les entrailles de l’homme » [226]. Ensuite, le profit ne pose pas de question particulière à Steiner, qui l’accepte tel quel, ou presque, aux antipodes des réflexions fortes de Masanobu Fukuoka, ou de celles, bien argumentées, de Sir Albert Howard : « La recherche du profit est précisément le moteur de tout le processus économique, c’est elle qui en est la force motrice » [227].
Autre aspect moderne de sa position, le primat accordé et répété au travail et au capital dans la formation de la richesse, au détriment de la nature. Déjà Adam Smith l’avait opéré vis à vis de Quesnay. Mais sous la plume d’un inspirateur de nombre d’écologistes, on aurait pu attendre une considération meilleure de la nature dans la formation de notre confort matériel : « Dites-vous bien […] qu’un morceau de terrain à l’état naturel doit être dûment travaillé avant de pouvoir être considéré comme un bien foncier utilisable. Ceci étant, un morceau de terrain est effectivement une marchandise, avec une valeur économique née du travail incorporé au sol. Cette qualité lui est acquise à partir du moment où la nature, une parcelle de cette nature, est défrichée pour être mise en valeur » [228]. La nature, chez Steiner, n’a pas de valeur économique en soi. Il n’y est pas question d’un don naturel gratuit qui questionnerait nos conceptions de l’économie. La nature, à la façon moderne, ne prend valeur que transformée par l’homme. L’agriculture est alors convoquée par Steiner comme travail humain exemplaire de cette mise en valeur de la nature.
Une autre façon, pour Rudolf Steiner, de se démarquer d’une tradition ancienne de critique de l’économie, consiste à légitimer le prêt à intérêt, dans une certaine proportion, qu’il n’explique pas. Au lieu d’essayer de comprendre les enjeux du prêt à intérêt, Steiner commence par se tromper [229] en renvoyant loin dans le passé les critiques et les interdits dont il a fait l’objet : « Mais, comme vous le savez bien, dans les temps très anciens la perception d’un intérêt sur l’argent prêté était considérée comme immorale » [230]. Puis il relativise l’interdit en avançant, ce que nous n’avons pas vérifié, que les prêts se faisaient avec engagements personnels et un étonnant souci de la productivité sociale de la part du prêteur : « Mais à charge de revanche, si on n’exigeait pas de lui un taux d’intérêt élevé, on lui demandait d’apporter à son tour au prêteur l’aide dont ce dernier pourrait avoir besoin s’il se trouvait dans des circonstances difficiles. […] On savait bien qu’en prêtant de l’argent on permettait à l’emprunteur d’en faire davantage qu’on n’aurait pu en faire soi-même » [231]. De plus, dans la vision de Steiner, on retrouve cette naïveté moderne du commerce comme parfait civilisateur, sous des mots qui ne laissent guère de place à l’éventualité d’une attitude moins philanthropique et pacifique des marchands. Il faudrait ainsi reconnaître, en accord, selon Steiner, avec tous les économistes, le « caractère pacifique », « dans tous les cas », des « prêteurs d’argent » et de « l’homme d’affaires privé », car ceux-ci sauraient que la guerre sème inévitablement « le désordre dans le règlement des intérêts des capitaux prêtés » [232].
Enfin, alors que de nombreux observateurs ont exprimé l’atomisation engendré dans la modernité sociale par la division internationale du travail et ses déclinaisons tayloriennes, sans compter ses abrutissements psychologiques, soulignés, avec humour et pathétique, par Charlie Chaplin, [233] Rudolf Steiner, lui, préfère y voir une source fraîche d’altruisme : « Les hommes sont beaucoup plus voués à la réciprocité lorsque leurs occupations sont très spécialisées, beaucoup plus en tout cas que si l’un d’entre eux cultive le chou dont il a besoin pour se nourrir, en même temps qu’il fabrique ses bottes et se confectionne un chapeau.. La spécialisation dans le travail incite à la mutualité » [234]. Mais comment ne pas faire la balance avec les liens de dépendance qui se multiplient dans la modernité ? Comment oublier la déresponsabilisation croissante à mesure des progrès de la spécialisation et de la complexification du travail et de la société ? [235] Cependant Rudolf Steiner va plus loin. Délaissant toute véritable critique du capitalisme, il en vient à rapprocher le capital de l’esprit. Fort d’une telle connaissance spirituelle du capitalisme, nous allons ainsi comprendre qu’il ne puisse apercevoir les chaînes d’exploitation que l’argent peut produire.

2L’argent et l’esprit, un rapprochement surprenant2

Steiner recherche l’esprit dans la formation du capital. Dans certains de ses schémas sur le processus économique, il va jusqu’à considérer comme équivalents les termes de capital et d’esprit.

Fig. n° 09 – Le rapprochement du capital et de l’esprit chez Steiner.

D’abord, « ou bien la nature est modifiée par le travail, ou bien le travail est modifiée par l’esprit ». Dans ce dernier cas, « l’esprit se manifeste extérieurement de façon très diverse dans la formation des capitaux et il devra être recherché chaque fois dans leur structure » [236]. Steiner parvient, dans sa rhétorique, à justifier le capital par l’esprit. Il imagine que parmi plusieurs ouvriers se rendant à pied sur un même lieu de travail éloigné, un jour, l’un d’entre eux construit une voiture et y attèle un cheval. Il propose et fait payer ensuite à ses collègues l’usage de ce moyen de transport. « Maintenant, la voiture est pour lui un véritable capital. […] Et quel facteur est à l’origine de l’idée de la voiture ? C’est justement l’esprit qui a donné naissance à cette idée. Toute invention de ce genre procède d’une intervention de l’esprit dans le travail, d’une pénétration de l’esprit dans le travail, sous une forme ou sous une autre. […] A l’origine, lorsque nous voyons du capital se former pendant le processus de répartition du travail, nous n’assistons à rien d’autre qu’à une spiritualisation du travail. Nous trouvons toujours, dans la première phase de formation du capital, un facteur d’organisation, de répartition du travail procédant de l’esprit » [237]. Steiner ne dit rien à propos du capital qui a permis à son ouvrier inventeur d’obtenir matériaux et outils pour construire sa voiture. Il ne dit rien non plus de l’origine de l’argent qui lui a permis d’acquérir le cheval à y atteler. S’agit-il d’un don ? D’un héritage ? D’une longue épargne faite sur ses salaires ? Quoi qu’il en soit, ce que nous voulons souligner ici, c’est que les différences de fortune des gens ne s’expliquent pas toutes, et loin de là, par la plus ou moins grande créativité et ingéniosité des uns et des autres. Les passions pour la puissance et le pouvoir, les chances du milieu de naissance, les biens fonciers, immobiliers, monétaires, constituent des facteurs sans doute tout aussi importants que « l’esprit » pour comprendre la formation du capital [238]. Finissons par cette affirmation osée, permise par les méditations originales de Steiner : « Je pourrais donc écrire ici esprit à la place du capital » [239]. Ceci étant noté, nous pouvons maintenant nous acheminer vers la véritable nature sociale de l’économie steinerienne.

2Le processus économique ou la nécessité sociale : identification de la norme du capitalisme steinerien2

Quelle est la finalité de l’économie chez Rudolf Steiner ? Le titre Economie sociale sonne comme une réponse évidente à cette question : l’économie a pour but de servir des causes sociales, les processus économiques sont des moyens au service de l’épanouissement des hommes. Grave erreur ! répond Steiner : ce qu’il faut, c’est faire tourner la machine économique, car c’est de son fonctionnement fluide que sort… Mais au juste, qu’attend Steiner de la bonne marche de l’économie ? Fait encore surprenant, il ne dit rien là dessus. Nous avons affaire à une « nécessité sociale », froide et sans âme. Dans le contexte de la « Tripartition sociale », l’économie steinerienne s’inscrit dans une « sagesse inhérente au système » [240]. En guise de sagesse, Steiner se demande à quelle place mettre les non salariés afin qu’ils apparaissent « comme des travailleurs oeuvrant dans le sens de la nécessité sociale ? » [241] Il veut obtenir des prix et des valeurs indépendants des hommes, « dépendants du seul processus d’économie sociale ». Steiner promeut la flexibilité des travailleurs : « Si l’activité est trop intense dans un secteur donné, on la reportera sur d’autres secteurs ». Il s’agirait là d’une manière « de traiter les hommes selon les lois de la vie » [242]. Mais pourquoi, demandera-t-on, vouloir plier les personnes à ce processus économique impersonnel ? Au nom des seuls « lois de la vie » de l’organisme économique ?
Nous en sommes réduits à conjecturer sur la sagesse de cette économie sans but. Deux hypothèses s’offrent à nous, probablement compatibles. L’économie steinerienne, finalement très proche du capitalisme tel qu’il est, partage son but : la croissance matérielle, appuyée sur le dogme sous-jacent de l’équivalence entre l’abondance et la liberté. L’autre hypothèse, c’est que si les adeptes de l’économie steinerienne suivent ses préceptes jusqu’au bout, ils sont censés faire don de leurs gains en surplus aux institutions spirituelles, afin de favoriser le but anthroposophique, une vie spirituelle libre. En attendant, nous sommes en droit de douter de la sagesse et de l’humanisme d’une telle approche économique.

2Conclusion : un économisme amoral et sans humanisme2

Steiner prétend vouloir considérer « partout l’action de l’homme dans le processus économique ». Mais il concède aussitôt que cela n’est pas facile : « Cela n’est pas toujours facile, si nous donnons un caractère objectif à l’économie, car l’homme est une sorte de grandeur qu’il n’est pas possible de mesurer, il est essentiellement variable (et on peut le faire entrer en ligne de compte à bien des points de vue ». C’est presque à regret qu’il considère l’économie comme une science humaine : « Mais il faut bien en prendre son parti et compter avec les hommes, quelle que soit la diversité de leur comportement » [243]
Voici donc un économisme « désenchassé », pour reprendre une expression de Karl Polanyi, tout à l’opposé de l’effort howardien pour mesurer l’économie par la reproduction des conditions naturelles et sociales qui la permettent, opposé, également, à cette volonté de remettre le processus économique à sa place, proposée aujourd’hui par la bioéconomie [244].
Steiner fait tout le contraire. C’est le social qu’il veut enchâsser dans l’économie. Ainsi procède t-il avec la question du don. Il croit faire resurgir « le don » dans les circonstances rationnelles du processus économique : « Il ne s’agirait pas dans ce cas d’un transfert de capital d’homme à homme mais d’une donation, décidée d’une manière rationnelle, dans le cadre normal du processus économique » [245]. Il s’agirait de réfléchir sur les « modalités raisonnables » de cette « donation » en respectant les « principes de la « Tripartition sociale ». Le don steinerien est ainsi presque déshabillé de tout le caractère gratuit et compensatoire qu’il peut avoir dans notre économie, qui pousse souvent à être âpre au gain, comme chacun en fait l’expérience. La rationalité économique pénètrerait toute la société. Ainsi, en suivant l’anthroposophe, nous « voyons le secteur économique pénétrer ici dans l’ensemble de l’organisme social, en obéissant à l’instinct social omniprésent au cœur de chaque individu » [246].
Steiner semble avoir à cœur de ne pas mêler l’éthique à sa conception de l’économie. Dans le cadre de l’économie moderne, du fait de la division du travail, la plupart des producteurs travaillent pour les autres. Pour Steiner il s’agit, comme nous l’avons vu plus haut, d’un altruisme d’origine purement économique et social – « l’instinct social » -, non imposé par la religion ou la loi morale [247] : « Au fond, les circonstances ont poussé l’altruisme à la première place dans le domaine économique beaucoup plus vite qu’il n’a été valorisé dans le domaine éthico-religieux » [248]. Il est sans doute influencé par le positivisme de son temps, par une volonté de faire science dont la morale se devrait d’être par définition exclue. Mais un philosophe – il est docteur en philosophie – devrait savoir que l’idée d’établir une science humaine hors du champ du questionnement éthique est pure illusion. Peu importe, finalement. Steiner finit en effet par trahir le fond de sa pensée : il ne veut pas de morale, au moins en économie. A la page 192 d’Economie sociale il moque, ainsi, le rôle possible de la bonté dans l’économie. La morale, raillée en « acide moralique », pouvant jouer un rôle important « dans un autre domaine », que Steiner se garde, au demeurant, de préciser.
Or, si les autres fondateurs de l’agrobiologie, à l’instar de milliers d’autres personnes, critiquent le capitalisme, c’est bien en raison des injustices (du mal) que ce système économique engendre, tant au plan de la destruction du tissu social – Müller, Howard, Masanobu Fukuoka -, que sur celui de la personne et de ses libertés – Müller, Masanobu Fukuoka -, que sur le plan écologique – Howard, Rusch, Masanobu Fukuoka. Il faut se rendre à l’évidence : Rudolf Steiner a un problème avec l’éthique. Aucun ouvrage de sa bibliographie ne porte sur cette question, alors qu’il y a, aujourd’hui, une centaine de livres de cet auteur disponibles en langue française. En revanche, il a écrit un livre élogieux sur Nietzsche [249], un philosophe qui voulait penser et agir « Par delà le bien et le mal » [250]. Il considérait Nietszche comme « le seul honnête homme qu’il ait rencontré » [251]. Serait-il alors déplacé de rapprocher le dénigrement de la morale chez Steiner – « l’acide moralique » - de sa raillerie chez Nietzsche – « la moraline » ?
Du coup, s’il n’y a plus de souci de justice sociale, plus de question morale, l’économie est libérée. Comme elle tend à l’être chez les économistes ultra-libéraux, l’économie semble devenir une norme intouchable chez Rudolf Steiner :

« Le processus économique est indépendant des hommes, il agit comme il doit le faire » [252].

La conséquence finale est terrible, puisqu’il en vient à sacrifier l’homme à l’économie :

« Un homme peut couper du bois et un autre faire du vélo. […] Considérer le travail de cette façon c’est pourtant ce que fait Marx, avec d’autres, en proposant de chercher le poids de substance détruit dans l’organisme par un travail déterminé ; c’est un non sens colossal. La même somme de travail peut être fournie par celui qui danse sur ses pédales et celui qui coupe du bois. Ce qu’il advient de l’homme n’a aucune signification économique. » [253]

Voici un résultat pour le moins surprenant, sous la plume du fondateur d’une « sagesse de l’homme ».
Après ces exposés des critiques agrobiologiques de l’économie capitaliste, venons-en à quelques alternatives proposées ou engagées par les fondateurs.

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[1Testament agricole, p. 205.

[2Ibid., p. 204.

[3Ibid.

[4Si l’on se place à un point de vue écologique et énergétique plus précis, avec, par exemple, le décalage entre les rythmes d’exploitation de la fertilité dans l’ère industrielle et ceux de sa reconstitution, sans parler des limites du savoir howardien - et humain en général, au moins jusqu’à aujourd’hui - sur les mécanismes d’apparition des sols fertiles. Mais on peut aussi évoquer tous ces déchets non organiques plus ou moins toxiques que les sols n’arrivent pas à assimiler ou qui se retrouvent dans nos assiettes, ainsi que les pollutions qui se sont multipliées, des eaux, de l’air, des forêts, qui menacent le bon fonctionnement et la fertilité de la biosphère en général.

[5Farming and gardening…, chapitre V.

[6François Bedarida confirme cette lecture historique howardienne : on s’efforce alors de mettre en pratique la maxime proclamée en 1848 par l’agronome Caird qui est « l’autorité suprême » : « Le high farming, voilà le meilleur substitut aux corn-laws » (Cf. Bedarida, F., La société anglaise du milieu du XIXe siècle à nos jours, Seuil, 1990, 351 p., p. 53).

[7C’est-à-dire jusqu’à l’année de la mort d’Howard, en 1947.

[8Les tenants de la « nouvelle agriculture » anglaise et de la rotation Norfolk vont êtres un modèle pour les physiocrates et les agronomes « éclairés » d’une bonne partie de l’Europe du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Albrecht Thaër, que nous retrouverons face à Liebig sous la plume d’Hans Müller et Hans Peter Rusch, écrivit ainsi comme premier ouvrage une « Introduction à l’agriculture anglaise », à la fin du XVIIIe siècle (Cf. Feller C., Boulaine J., Pedro G., Indicateurs de fertilité et durabilité des systèmes de culture au début du XIXe siècle, L’approche d’Albrecht Thaër (1752-1828), in EGS, 8,1, 2001, pp. 33-46, Annexe).

[9Howard A., Farming anf gardenning… Cette admiration, sensible dans l’expression « the great English agricultural pionneers », constitue un argument que nous reprendrons plus loin pour rapprocher Sir Albert Howard des physiocrates.

[10« it has been dragged from its allotted niche in the world’s economy »

[11« the soil […] the most sacred of all trusts »

[12D’après Howard A., Farming and gardening…

[13Howard L.E., Labour in Agriculture, Oxford University Press and Royal Institue of International Affairs, 1935, pp. 244-245, cité in Howard A., Farming and gardening for health or disease, ibid. (Chapitre V).

[14Howard A., Farming and gardening…

[15Howard pense sans aucun doute aux nouvelles populations urbaines apparues avec la Révolution industrielle. Il ne s’agit donc pas d’imaginer qu’il verrait le machinisme comme le progrès qui aurait mis fin aux soit-disant disettes et famines récurrentes du passé pré-industriel.

[16Pour tout cela, voir Howard A., Farming and gardening… Dans Le paysan révolté, Raymond Delatouche considère qu’il y a là un aspect récurrent de l’évolution des sociétés : « L’évolution général des sociétés se traduit de cette façon : de plus en plus de surplus d’énergie, de plus en plus de villes et puis, à un moment donné, l’équilibre se rompt, la tête emporte les racines, ça bascule et il faut recommencer ! » (p.185).

[17On peut penser ici à « l’arraisonnement » de la nature selon Heidegger. Cf. Heidegger, M., La question de la technique, in Essais et conférences, Gallimard, Paris, 1958 (1re éd. Allemande en 1954. Voir aussi Bourg D., L’homme-artifice, Le sens de la technique, notamment p. 64.

[18Howard écrit bien « the human race » et il ne s’agit pas d’une notation exceptionnelle dans ses textes. Nous ne discuterons pas ici de ce vocabulaire devenu dérangeant mais courant dans les écrits du XIXe et de la première moitié du XXe siècles, notamment sous l’influence du biologisme. Le Robert donne la définition suivante de « biologisme » (1936) : « Doctrine selon laquelle les phénomènes psychologiques et sociaux auraient une source biologique ». Sur cette question, cf. Pichot A., La société pure, De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000, 458 p. et Pois R.A., La religion de la nature et le national-socialisme, Cerf, 1993 (Croom Helm Ltd, Beckenham, 1986). Voir aussi L’homme-artifice, de Dominique Bourg.

[19Howard A., Farming and gardening…

[20Le Dust Bowl, littéralement « saladier de poussière », est l’expression qui qualifie ce phénomène de perte colossale de la fertilité des terres aux Etats Unis dans les années 1930. L’expression image une tornade de poussière de sol traversant le pays. Sur le Dust Bowl, voir la thèse de Christophe Masutti.

[21Howard A., Farming and gardening… Notons au passage que la mention de possibles retours en arrière pour l’humanité atteste que Sir Albert Howard croît au progrès.

[22Ibid.

[23Par souci de clarté de notre exposé, nous renvoyons l’étude de ce point à la troisième partie de ce travail, consacrée spécialement à l’étude de la dimension agronomique de l’œuvre des fondateurs.

[24Traduction de cette phrase à vérifier. On y voit aussi que l’approche d’Howard est marquée par le capitalisme, à travers son langage « capital », « dividende ». Dans le Testament agricole, il parle aussi d’une population en bonne santé comme du « capital vrai d’une nation ». Ces deux remarques renforcent la proximité d’Howard avec les physiocrates.

[25Howard A., Farming and gardening… (« … it is a particularly mean form of banditry because it involves the robbing of future generations which are not here to defend themselves »).

[26Centre National des Jeunes Agriculteurs, une des organisations du syndicalisme agricole majoritaire en France, souvent proche des positions de la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles).

[27Sur l’histoire du modèle agricole danois et son importation en France à partir de la fin des années 1950, voir Houssel J.-P., Max Weber revisité : quand les pays de chrétienté réussissent le passage de la société paysanne à la modernité, référence disponible sur Internet : fig-st-die.education.fr/actes/actes_2002/houssel/article.htm.

[28« and what he built up was a conversion industry ».

[29Howard A., Farming and gardening…

[30Howard s’appuie ici sur Jacks G.V. and Whyte R.O., The Rape of the Earth, Faber and Faber, London, 1939.

[31Howard A., Farming and gardening… Je souligne. Remarquons que Howard fait toujours référence au long terme, à la durabilité agricole, à ce que nous appelons aujourd’hui le « droit des générations futures » pour défendre la nécessité d’un autre rapport social à la fertilité des sols.

[32Il qualifie cet article de « thougtful » (profond).

[33Il faut penser à distinguer l’exploitation agricole et l’exploitation minière des richesses non renouvelables (à l’échelle du temps de l’humanité).

[34Cette invitation à un jugement équilibré sur les réalisations matérielles de la civilisation occidentale me semble nécessaire, à distance du progressisme naïf et du pessimisme radical. Ce dernier pourrait être représenté par René Riesel : « ne pas regarder les résultats du progrès mais le prix qu’on les paye » (cf. Riesel R., Entretien avec l’auteur, Vallongue, (48), 2001).

[35H. R. Broadbent cité in Howard A., ibid.

[36Howard A., ibid. Claude Bourguignon pense également que la crise écologique est le moment décisif de la chute de toutes les civilisations (Bourguignon, C., Lettre à l’auteur). Cependant, pour Howard, il y a une crise intellectuelle et morale, traduite dans la politique, en amont de la crise écologique et de la dégradation, voire la désertification fatale aux sociétés. Cette crise culturelle avant d’être économique se traduit dans l’incapacité à donner la priorité politique et sociale aux besoins primaires sur les besoins secondaires. Il s’agit de la thèse sociale principale d’Howard, telle qu’elle se trouve principalement en introduction et en conclusion de son Testament agricole.

[37Verley P., Articles Stagnation de l’agriculture ancienne, p. 11-15 et Agriculture et révolution industrielle, p. 15-19, in La révolution industrielle, 1760-1870, Ed. MA, Paris, 1985, 270 p.

[38Howard A., The Animal As Our Farming Partner, op. cit. S’agit-il ici du premier « mouvement des enclosures », dites « à herbe » ? A propos des mouvements paupérisation qui suivirent les enclosures, cf. Bairoch P.,Victoires et déboires, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours , Gallimard, 1997, p. 187, ainsi que les pages célèbres de Karl Marx dans Le capital (Livre 1er, 8e Section, Chapitre 27).

[39Cependant, du point de vue social, le premier mouvement des enclosures semble avoir jeté dans la misère de nombreux paysans. D’un point de vue plus général, on peut se demander si les progrès des agriculteurs capitalistes n’ont pas détruit les bases communautaires de l’économie paysanne pré-industrielle. (Cf. Verley P., La révolution industrielle, op. cit., p. 96 ; et aussi Bairoch P., Victoires et déboires, ibid.)

[40Celui-ci assurait au moins l’entretien de sa condition de possibilité, la fertilité de la terre.

[41Howard A., Testament agricole, p. 185.

[42Ibid., p. 206.

[43Ibid., p. 205.

[44Ibid., p. 09.

[45Ibid., p. 206.

[46Ibid., p. 09.

[47Ibid., p. 206.

[48Ibid., p. 185.

[49Ibid.

[50Ibid., p. 204.

[51Ibid., p. 206.

[52Ibid., p. 197. Sir Albert Howard a déjà constaté, a son époque, que la croissance spectaculaire des plantes sous « NPK » ne dure qu’un temps : « Dans le monde entier, on constate que, si la fertilité augmente, l’action des engrais minéraux va en diminuant pour disparaître enfin complètement » (p. 57). Aujourd’hui, André Pochon peut encore citer les déconvenues des agriculteurs qui se laissent piéger par les mensonges de l’agrochimie et d’agriculture moderne « A l’époque, c’était une exploitation herbagère avec de nombreuses haies et un troupeau de charolais. Nous avons vendu le troupeau (le père était furieux), arasé les haies, drainé et labouré le tout : blé et colza. Les premières années, c’était le rêve : nous profitions des réserves d’humus des prairies et nos rendements étaient bons, les prix aussi ! Depuis six ou sept ans, nous avons déchanté. Nous avons consommé notre stock d’humus, la terre est devenue battante, les maladies et les mauvaises herbes se sont installées ; cela nous coûte de plus en plus cher pour des rendements et des prix en baisse » (cf. Pochon A., Les champs du possible, Plaidoyer pour une agriculture durable, Syros, Alternatives économiques, Paris, 1998, 252 p., p. 178).

[53Marx K., Le Capital, cité in Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces, Ouvrage anonyme, Editions de l’encyclopédie des nuisances, Paris, 1999, 106 p., p. 49-50.

[54Howard A., op. cit., p. 185. Je souligne la référence aux générations futures.

[55Ibid., p. 139.

[56Cf. Remarques sur l’agriculture génétiquement modifiée et la dégradation des espèces, op. cit., p. 55.

[57Howard A., ibid., p. 139. Je souligne.

[58Mumford L., Technique et civilisation, Seuil, 415 p., p. 31.

[59Ricœur P., D’un soupçon à l’autre, in Spire A., L’argent, Pour une réhabilitation morale, Ed. Autrement, 1992, 204 p., p. 56-71, p. 56. Pour Masanobu Fukuoka, les paysans n’échappent pas à cette remarque de Ricœur sur les relations de l’homme avec l’argent. Ainsi, les « paysans ont beau ne pas être dans les affaires, il leur arrive de se montrer trop âpres au gain pour partager le moindre sou, et en d’autres occasions, de se comporter comme des millionnaires indifférents à des richesses fabuleuses » (Cf. L’agriculture naturelle, p. 31).

[60Cette affirmation me semble être la plus faible de ce passage. L’idée que les prix pourraient être les mêmes partout ne tient pas compte des variations de climats, de sols, de rendements, etc. Ensuite, l’idée d’une inutilité des prix me semble incompréhensible : critiquer la monétarisation de l’agriculture et les fortes disparités des prix agricoles est une chose, mais comment vendre un produit sans lui attribuer un prix ? Masanobu Fukuoka ne semble pas avoir dépassé cette contradiction. Il donne la priorité aux échanges non monétaires, mais il accorde, comme nous allons le noter, une petite place aux échanges commerciaux locaux, dont on se demande comment ils vont être possibles.

[61Il s’agit là du thème de réflexion écologique et moral concernant la différence entre nos besoins primaires et les besoins secondaires, le problème de la hiérarchisation et de la maîtrise de nos désirs secondaires, non vitaux.

[62A moins qu’il ne parle dans le contexte du succès mondial de son agriculture naturelle – ni plus ni moins que le retour du Jardin d’Eden sur terre -, il semble bien que l’auteur oublie ici qu’il y a des pays défavorisés au niveau de leurs ressources alimentaires disponibles, ce qui créé une sorte de nécessité des échanges de produits agricoles à longue distance…

[63AN, p. 304. Je souligne.

[64L’économie fukuokienne serait bouddhique, centrée sur Mu, principe défini comme le vide ou la non-existence (cf infra., partie 4).

[65L’agriculture naturelle, p. 305. Je souligne.

[66Polanyi, K., La Grande Transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Bibliothèque des sciences humaines, Paris, 1983 (1re édition américaine en1944), 415 p., p. 84

[67Aristote, Politique, Livre I, 2, 8-9 (Edition Gallimard, Collection Tel, 1993, 376 p.).

[68En termes plus contemporains, mais sans doute plus restrictifs, on interrogera telle ou telle réalité en demandant « quel est son but ? » ou « quel est son objectif ? ».

[69Rappelons que la racine grecque « polis », dans le mot politique, veut dire « cité ».

[70Cette thèse célèbre est l’expression au niveau le plus général du finalisme aristotélicien. Pour l’ensemble de la Grèce antique, le monde naturel est un cosmos, c’est à dire une réalité ordonnée et belle. Par rapport à cette affirmation fondamentale on peut comprendre que le finalisme aristotélicien est aussi une approche optimiste de la nature.

[71Politique, I, 2, 10-12.

[72Politique, I, 2, 14.

[73Politique, I, 3, 1.

[74Ibid., I, 4, 1. Cf. aussi I, 8, 4.

[75Dans le mot économie, « éco » renvoie au grec « oïkos » qui signifie la maison, et « -nomie » renvoie au verbe « nemein », administrer.

[76Politique, I, 2, 5.

[77Politique, I, 8, 13.

[78Politique, I, 10, 4.

[79Politique, I, 8, 1-2.

[80Et tout aussi bien le responsable de communauté ou les gouvernants de la cité.

[81Politique, I, 10, 1.

[82Ibid, I, 9, 7-9.

[83Sur ce point, voir Brague R., La sagesse du monde, Histoire de l’expérience humaine de l’univers, Fayard, 1999, et aussi Scheler M., Sociologie de la connaissance, PUF, 1993 (1926), p. 130.

[84Quoiqu’il convienne que l’agriculture est le mode de vie le plus répandu, Aristote discute aussi la rapine et le pillage, également la guerre dans certains cas, comme mode d’acquisition légitime des biens de base nécessaires à la vie.

[85Politique, I, 8, 13.

[86Ibid., I, 10, 4-5.

[87Il faudrait revenir sur l’idée d’une limitation de la taille des villes, principe sur lequel semblent converger Masanobu Fukuoka, Sir Albert Howard, et Aristote.

[88Dictionnaire Le Robert.

[89Quesnay F., Article « Grains » de l’Encyclopédie, cité in Chanteau J.-P., Du constat empirique aux grilles de lecture théorique de la dynamique économique en agriculture, Mémoire IEP sous la direction de De France, H. et Janet, C., UPMF, Grenoble,1995, 202 p. + Annexes, p. 87.

[90Au moins dans le cas d’une agriculture diversifiée qui peut ainsi globalement résister aux aléas saisonniers et climatiques. La stabilité économique de l’agriculture, hormis la question du marché, peut être défendue comme supérieure à celle des autres activités, au sens où l’agriculture fournit des biens nécessaires aux hommes, ce qui lui assure une forte garantie de débouchés et donc de retours monétaires.

[91Quesnay F., Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume agricole, in Physiocratie, Droit naturel, Tableau économique et autres textes, GF-Flammarion, Edition établie par Jean Cartelier, Paris, 1991, 449 p., p. 238. Voir aussi le commentaire de cette thèse p. 246.

[92L’agriculture naturelle, p. 35. Je souligne.

[93Mais ce sera, pour lui, une expérience sociale décevante, en raison de sa conception personnelle des prix agricoles et de l’attitude de certains marchands avec qui il traitera.

[94S’appuyant sur la description des terrasses des Hunza faite par Conway en 1894, laquelle concorde avec les observations archéologiques de 1901 faites par ce même auteur dans les Andes boliviennes, Howard admet avec Conway que les Hunzas vivent dans un état de civilisation proche de celui des péruviens sous le règne des Incas. Il existe donc, sous les yeux d’Howard en Inde, un exemple vivant de cette ancienne méthode de culture en terrasse. Howard annonce alors qu’il consacrera un chapitre du Testament agricole au rapport entre agriculture et santé chez les Hunzas.

[95Howard A., Testament agricole, p. 06. Howard s’appuie particulièrement sur les « ouvrages de Mommsen, Heitland et d’autres savants ».

[96Howard utilise deux thèses principales dans son œuvre, qui jouent comme autant de critères d’évaluation : la première porte sur la connaissance des lois de la vie dans la nature, la seconde porte sur le rôle de l’agriculture et des agriculteurs dans le développement des civilisations.

[97Le nom de Caton est cité, mais au titre des réformes qu’il entreprit, non au titre de ses idées agronomiques (p. 08).

[98Nous prenons ici le concept politique « agrarien » en un sens plus spécifique qu’il n’est établi. En effet, le Robert ne propose que deux sens qui ne correspondent que de loin à notre sujet. Ainsi, « agrarien », au sens 1 du dictionnaire, daté de la période de la Révolution française, renvoie à un « Partisan des lois agraires, du partage des terres entre ceux qui les cultivent ». Le sens 2, issu de l’allemand Agrarier en 1885 renvoie à l’« Appellation politique de partis qui se proposent de défendre les intérêts des propriétaires fonciers ». L’approche agrarienne, que nous essayons de saisir ici sous la plume des fondateurs, désigne plutôt une insistance sur la prépondérance politique à accorder à la question de la fertilité des sols. De cette façon, cette pensée agrarienne rejoint partiellement la physiocratie et sa reconnaissance de la fertilité de la terre comme origine gratuite du développement économique de la société. D’autre part, lorsqu’Howard et surtout Müller, et Fukuoka dans une moindre mesure, insistent sur les valeurs morales de la société que les paysans porteraient avec antériorité et excellence, l’approche agrarienne qu’ils proposent se situe plus proche d’un paysannisme tel que décrit par Henri Mendras dans La fin des paysans.

[99Howard ne dit rien quant aux causes de cette baisse de rendement. Faut-il l’attribuer d’abord à l’épuisement des sols ou à une baisse qualitative du travail paysan ? Ou à ces deux facteurs conjugués ?

[100Howard, p. 07.

[101On note trois occurrences du terme « décadence » dans les pages 7 et 8 de l’Introduction du Testament agricole.

[102On pourrait voir ici une version romantique de l’histoire romaine, où l’origine de la chute serait à saisir dans un processus progressif d’abstraction de la culture : l’intimité de la conscience collective avec la terre et son importance, via le souci de l’agriculture, se serait peu à peu perdue au profit d’un rôle social croissant de l’argent et du capitalisme. Pour cette remarque nous utilisons le travail de Michaël Löwy et Robert Sayre (op. cit.).

[103On peut se demander si Howard reprend l’argument de la rupture d’équilibre entre cultures et élevage aux historiens auxquels il fait référence ou bien s’il ne « plaquerait » pas ici, dans son interprétation de l’histoire romaine, un des leitmotiv de sa pensée agronomique. Cependant des auteurs infirment cette hypothèse en notant que les agronomes latins notaient aussi la complémentarité cultures et élevages (cf. http://www.bondy.ird.fr/pleins_textes/pleins_textes_4/sci_hum/31592.pdf)

[104Cf. les « rendements » des « petites fermes » évoquées à la page 08 du Testament agricole.

[105Howard A., p. 08.

[106Nous parlons d’usage agricole de la fertilité par distinction d’avec un usage par simple prédation de celle-ci.

[107Howard A., ibid. p. 09. Je souligne.

[108Howard relève l’autosuffisance de l’agriculture dans les campagnes, mais, à l’échelle d’un pays comme l’Inde, l’approvisionnement des villes n’était pas forcément suffisant. Il cite le cas du sucre, où des améliorations agronomiques et des mesures protectionnistes ont permis de passer de 634 000 tonnes d’import avant la première guerre à l’autosuffisance en 1940 (Cf. Testament agricole, p. 11).

[109Les termes de « raison » et « absurdité », enchaînés dans ce passage, renvoie, selon nous, au sens de « raison » comme rationalité. Howard cherche un développement rationnel, fondé en raison.

[110Testament agricole, p. 11.

[111Chanteau J.-P., op. cit., p. 87

[112Quesnay, F., Maximes, cité in Passet, R., L’Economique et le Vivant, Economica, Paris, 1996, p. 32 (L’auteur ne précise malheureusement pas plus cette référence bibliographique).

[113Turgot, Ecrits Economiques, Calman-Lévy, 1970, p.126, cité Passet R., L’Economique et le Vivant, ibid. Le produit net physique de la récolte pourra être converti en monnaie via sa commercialisation. Il y a donc une incertitude quant à la définition du produit net. Philippe Steiner considère que la définition la plus juste est de celle qui appréhende le produit net en valeur monétaire : le produit net est le prix de vente, une fois déduit les coûts de production. Mais il note ailleurs que le produit net correspond au « don de la terre » (cf. Steiner P., La « science nouvelle » de l’économie politique, PUF, 1998, 128 p.). Jean Cartelier, de son côté, veut éliminer la justification physique du produit net par la fertilité de la terre, un argument pourtant invoqué par Quesnay et surtout par Mirabeau, comme il le reconnaît. Il veut présenter la théorie du produit net comme une théorie des prix, au motif que l’activité agricole a toujours plus ou moins recours à l’industrie pour produire, ce qui ne serait pas mesurable en termes physiques. Jean Cartelier défend son interprétation ainsi : « puisque l’agriculture, par exemple, utilise des biens provenant d’autres activités, la mise en évidence de son éventuelle productivité passe par un calcul en termes de prix. Retrancher d’une production brute de blé le grain qui a servi à la semence et à la consommation des travailleurs agricoles est acceptable, mais il n’est pas possible d’en soustraire le fer de la charrue ou des outils. Force est de passer par un calcul en valeur »(p.27). Jean Cartelier rappelle aussi que les physiocrates s’appuient sur le produit net mesuré en valeur vénale pour construire leur description du processus économique et de la diffusion de la prospérité dans la société. Effectivement, dès lors que le produit net est mesuré uniquement en valeur marchande, il est clair qu’un coût élevé de biens non agricoles, utilisés dans la production agricole, risque de ramener l’agriculture au niveau de rentabilité des autres activités économiques. La théorie du produit net agricole, attachée à l’idée d’une productivité ou d’une rentabilité exceptionnelle de l’agriculture, perd ainsi de sa pertinence à mesure que la quantité et le coût des intrants non agricoles augmentent. Mais il existe sans doute, pour Quesnay, une marge d’investissements financiers et matériels importante avant que le rapport monétaire, issu de la vente de la richesse produite par la fertilité de la terre, soit réduit au niveau de la rentabilité des autres activités économiques. N’oublions pas qu’il a sous les yeux une agriculture organique manuelle ou à traction animale. Dans le cadre de l’agriculture industrialisée que nous connaissons depuis le Bees Lcle en Occident, il faut reconnaître que l’agriculture n’est plus rentable. Les agriculteurs qui équilibrent leurs comptes le doivent, la plupart du temps, à des subventions compensatrices. On peut aussi exprimer ce déséquilibre de l’agriculture actuelle en termes de calories utilisées pour produire et de calories récoltées (Voir, à ce sujet, Passet, R., L’économique et le vivant, op. cit.). Pour demeurer pertinente, la théorie du produit net de Quesnay implique que l’on renoue avec une agriculture peu gourmande en intrants non agricoles et en travail salarié. Mais cela implique aussi, d’autre part, que la fertilité des sols soit maintenue élevée à faible coût, et, de plus, que les prix agricoles ne soient pas dérisoires.

[114Maréchal J.-P., Le rationnel et le raisonnable, L’économie, l’emploi et l’environnement, PUR, 1997, 181 p., p. 109.

[115Denis Clerc rappelle aussi le vaste programme que contient en soi la physiocratie comme pouvoir de la nature (Clerc D., Vous avez dit « économie » ?, in Latouche S., (dir.), L’économie dévoilée, Du budget familiale aux contraintes planétaires, Ed. Autrement, Série « Mutations », n° 159, 1995, 199 p., p.41-51, p. 45). Rappelons également que notre mot nature correspond à peu près au mot physis des anciens grecs.

[116Delatouche R., La chrétienté médiévale, Un modèle de développement, Téqui, 1989, 222 p., p.101.

[117Voir Bourg D., Le nouvel âge de l’écologie, in Le Débat, n° 113, 2001, p. 92-105, p. 103

[118Sur un rapprochement explicite entre écologie et physiocratie, voir Jean-Pierre Chanteau. Celui-ci, s’appuyant sur Raoul Girardet (Mythes et mythologies politiques, Seuil, Paris, 1986, 191 p.) et Pierre Alphandéry et alii. (L’équivoque écologique, La découverte, Paris, 1993, 279 p.) argumente autour de l’idée que la critique écologique d’aujourd’hui peut s’inscrire dans le prolongement de la physiocratie à partir de la référence, encore bien présente dans la société française, de la « terre nourricière » (Chanteau, J.-P., op. cit., p. 93-94). D’autre part, pour un rapprochement entre une vision contemporaine de l’économie à tendance écologique et la physiocratie, on pourra consulter les ouvrages suivants de partisans de la bioéconomie : Passet R., L’Economique et le Vivant, op. cit., Maréchal J.-P., Le rationnel et le raisonnable, op. cit.. Nicolas Georgescu Roegen propose une bioéconomie marquée par la loi d’entropie. En travaillant sur la dimension physique et naturelle de l’économie, il ravive à sa manière, selon Jacques Grinevald, « la tradition physiocratique » (Cf. Georgescu Roegen N., La décroissance, Ed. Sang de la terre, p. 225-226, 61, 106).

[119Delatouche R., La chrétienté médiévale…, op. cit., p. 101.

[120Ibid.

[121Cf. Illich I., La convivialité, Seuil, 1973.

[122Cette absence de conséquences sociales tirées de la gratuité naturelle, ainsi que cette focalisation symétrique sur la valeur vénale comme critère de prospérité, peuvent constituer un argument dans le débat sur la situation des physiocrates dans l’histoire des idées. Ce débat oscille entre des points de vue qui voient ce courant comme une tentative de sauvegarder l’ordre médiéval, un essai d’intégration de la puissance montante de l’économie dans les structures politiques existantes (Jean Cartelier), d’autres qui le considèrent comme une première esquisse de l’économie moderne (la plupart des manuels contemporains d’économie politique), ou bien encore un effort pour asseoir le développement du capitalisme sur le secteur économique alors dominant, l’agriculture (Catherine Larrère). Raymond Delatouche semble ne retenir de la physiocratie que l’idée de fonder le développement sur le surplus agricole. E.F. Schumacher distingue essentiellement l’agriculture et l’industrie, aux sens de l’ensemble des autres activités économiques, en arguant que la première fournit des biens dont nous ne pouvons nous passer, tandis que nous pourrions nous passer des biens secondaires de l’industrie (cf. Schumacher E.F., Small is beautiful, Une société à la mesure de l’homme, Seuil, 1978 (Blond and Briggs Ltd, London, 1973), 318 p. Howard et E.F. Schumacher apparaissent proche lorsque le second insiste sur la spécificité de la question agricole : « A notre époque, le principal danger pour le sol, donc non seulement pour l’agriculture mais pour la civilisation dans son ensemble, vient de la détermination de l’homme des villes à appliquer les principes de l’industrie à l’agriculture » (p. 111). Philip Conford rappelle également la convergence des vues de Schumacher avec les pionniers du mouvement organique (cf. Conford P., The Origins of the Organic Movement, op. cit., Voir particulièrement le chapitre 11, intitulé « The Christian Context of Organic Husbandry »)

[123A l’époque de Quesnay on appelait les physiocrates « les économistes ».

[124Howard, Farming an d gardenning…, op. cit.

[125Due à l’accroissement démographique.

[126Howard considère donc l’époque primitive comme une période de privation pour l’humanité. Marshall Sahlins a réfuté cette opinion (dans Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard). Néanmoins, il semblerait que l’idée d’une extension des modes de vie de simple prédation à l’ensemble des populations de la Terre soit impossible. Si, à l’époque préhistorique, le nombre réduit des humains faisait que les ressources naturelles apparaissaient abondantes, il n’en va pas de même quand l’augmentation de la population mit les hommes en concurrence pour ces mêmes ressources. L’idée, que je tiens de Marc Bonfils, selon laquelle les peuplades de chasseurs cueilleurs se livraient à des guerres rituelles pour limiter leur accroissement démographique, me semble alors correcte et voisine du rôle économique des infanticides supputés par Howard. La différence de point de vue tient au fait que, selon certains auteurs, l’idée d’une rareté des ressources n’est pas une cause valable ou suffisance pour expliquer le passage de la prédation dominante à l’agriculture. Plutôt que du côté d’une pression démographique croissante sur les ressources, c’est du côté de l’évolution psychique et de la liberté de l’humanité qu’il faudrait chercher, avec par exemple Jacques Cauvin, la cause principale de la domination croissante de l’agriculture. D’autre part, j’ajouterais que les habitudes alimentaires, relatives aux choix culturels, ne permettent pas forcément un usage complet et équilibré des ressources sauvages à notre disposition. Le succès actuel croissant des travaux de François Couplan et d’associations engagées sur cette thématique, qui nous permettent de redécouvrir nombre de plantes sauvages comestibles, me semble alors être une bonne chose.

[127Howard A., Farming and gardening…, Chapitre V (ma traduction).

[128Nous employons ici l’expression « d’art » pour l’agriculture par souci de fidélité à l’esprit d’Howard, qui parle d’un « usage hardi » des ressources naturelles.

[129Sans entrer dans des descriptions historiques d’économies paysannes, retenons, pour notre propos, qu’une des tendances générales qui les caractérise est le primat de la production vivrière et le caractère secondaire conséquent de l’échange. Des auteurs comme Henri Mendras ou Nicolas Georgescu Roegen reconnaissent qu’il n’y a là évidemment rien d’irrationnel.

[130Mais cette interprétation devra être nuancée nettement, comme nous le verrons, par le discernement howardien porté sur la différence entre un profit légitime et une attitude d’exploitation, de pillage, de destruction des conditions naturelles et sociales qui rendent possible l’enrichissement.

[131Quand la faim est rassasiée, il n’y a plus ni besoin ni désir d’autres nourritures. Quand il y a suffisamment de bois de chauffage pour toute la demeure et pour les trois hivers à venir, il n’y a pas nécessité d’aller abattre d’autres arbres. De même, quand une famille a de quoi se vêtir et se loger convenablement, l’activité économique consacrée à ces besoins domestiques pourrait se limiter aux nécessités de l’entretien ou du renouvellement périodique déterminé par l’usure.

[132On pourrait prolonger l’argument de la nature utilisé par Aristote pour défendre l’idée d’une limitation naturelle à la véritable richesse. Contre ceux qui voudraient que la recherche du profit et l’accumulation d’argent soit quelque chose de naturel, on peut avancer que les lions ne font pas de stock de gazelles (Je reprends cet argument à Pierre Rabhi, entendu lors d’une conférence de cet auteur à Livron (26) en 2001(Notes personnelles)).

[133Howard A., Farming and gardenning…, op. cit.

[134Ibid.

[135Bairoch P., Victoires et déboires I, Histoire économique et sociale du monde du XVIe siècle à nos jours, Gallimard, Folio, Paris, 1997, 662 p., op. cit., p. 115.

[136Quesnay F., op. cit., p. 108-109.

[137Dans sa thèse de doctorat, étudiant les batailles idéologiques et économiques autour de l’agriculture qui ont eut lieu au XVIIIe et XIXe siècle, Michel Augé-Laribé parvient à cette même conclusion : le meilleur critère de distinction entre petite et grande culture réside dans le capital investi (Augé-Laribé M., Grande ou petite propriété ? Histoire des doctrines en France sur la répartition du sol et la transformation industrielle de l’agriculture, Thèse pour le doctorat, Université de Montpellier, Imprimerie Firmin, Montane et Sicardi, 1902). Cette approche de l’agriculture, bien éloignée des considérations de performances agronomiques tirées d’une science des sols et du vivant appliquée à la domestication, permet aussi, néanmoins, d’éclairer la dynamique historique du changement social chez les agriculteurs. Ainsi, dans la partie économique de ce travail, la monétarisation de l’agriculture et de la société nous est-elle apparue, à la suite de Karl Polanyi, comme un des facteurs essentiels de l’extension de la modernité.

[138On voit aussi l’importance accordée à l’argent dans l’opposition qu’il établit, notée dans cette citation et développée par ailleurs, entre « le riche fermier » et le « pauvre métayer ». Le second « paye » le loyer de sa terre en nature, tandis que le second le paye en argent : cela le pousse à l’agriculture commerciale et à l’investissement, comme cela permet au propriétaire d’investir dans son domaine ou ailleurs. Ainsi le fermier et le propriétaire participent à la dynamique de la prospérité nationale, ce qui n’est guère le cas du métayer.

[139Jas N., Au carrefour de la chimie et de l’agriculture, Les sciences agronomiques en France et en Allemagne, 1840-1914, p. 44-45.

[140L’élimination de la petite culture pose le problème de l’existence des nombreux petits paysans. Chez les physiocrates, leur sort prévu est celui qu’ils ont souvent eut par la suite. Si l’on suit leurs recommandations, les « physiocrates admettent qu’une minorité de paysans déjà aisés pourront accéder au stade de riches fermiers, mais que la majorité devra être expropriée, transformée de paysans indépendants en salariés. « Le pauvre – écrit Mirabeau – n’a d’intérêt que d’être au milieu d’une forte agriculture dont les travaux multipliés le font vivre et le rendent nécessaire. » » (Cf. Larrère C., L’analyse physiocratique des rapports entre la ville et la campagne, in Etudes Rurales, n° 49-50, 1973, pp. 42-68, p.67).

[141Une telle déchéance des petits paysans s’est bien produite en Angleterre avec les mouvements des Enclosures. Selon Karl Polanyi, il semble qu’en Europe continentale il y ait eut plus fréquemment une ascension sociale de ces pauvres ruraux (Cf. La grande transformation, op. cit., p. 235). Cependant, pour l’ensemble des fondateurs de l’agriculture biologique, l’abandon du paysannat n’est jamais présenté comme une voie d’émancipation sociale.

[142Via l’investissement monétaire, technique et agronomique.

[143Quesnay F., ibid., p. 159 et surtout pp. 190-206. Voir aussi Miquel P., L’argent, Bordas, Paris, 1971, 208 p., p. 89-99.

[144La vision noire des conditions de vie des paysans est ambiguë chez Quesnay car il considère aussi que les crises les touchent en dernier, du fait de l’agriculture d’autosubsistance.

[145Larrère C., op. cit., p.65.

[146Quesnay F., Tableau économique, in Physiocratie, Droit naturel, Tableau économique et autres textes, GF-Flammarion, Edition établie par Jean Cartelier, Paris, 1991, 449 p., p. 156-157. Je souligne. Notons, au passage, qu’un des arguments utilisés ici pour justifier la nécessité de la puissance de l’Etat est la peur des autres peuples ou nations : l’influence sur Quesnay de la vision moderne plutôt pessimiste de l’homme ne serait pas étonnante. On pense ici à Thomas Hobbes, qui, dans Le Leviathan, légitimait la construction de l’Etat moderne par, notamment, la peur des hommes entre eux et la protection policière que peut apporter l’Etat C’est lui qui écrivit, loin de « l’animal politique » d’Aristote, que « l’homme est un loup pour l’homme ».

[147Cette compréhension nous servira également pour saisir, plus loin, la logique des alternatives économiques proposées par les fondateurs de l’agrobiologie

[148Quesnay F., Tableau économique, op. cit.., p. 158.

[149Ibid., p. 161.

[150Ibid. Voir aussi l’introduction de cet ouvrage par Jean Cartelier, p. 61.

[151Steiner P., La « science nouvelle » de l’économie politique, op. cit., p. 82.

[152Ibid., notamment p. 26 et 84.

[153Par exemple sur les grains, en jouant sur le stockage pour faire monter les prix (Cf. Calame M., L’agriculture biologique, un retour au Moyen-Äge ? in La Bergerie 1995-2000, Philosophie et bilan d’activité, Editions FPH, 155 p., pp. 45-46).

[154Bairoch P., op. cit., p. 115-116.

[155Steiner P., op. cit., p. 51.

[156Ibid., p. 56. Nous rencontrerons plus loin, avec le mouvement paysan d’Hans Müller, une mise en pratique, certes socialement minoritaire, d’une approche d’un tel modèle commercial, où les marchands et les intermédiaires furent peu nombreux ou absents entre les agriculteurs et les consommateurs.

[157Cartelier J., op. cit., p. 63.

[158L’agriculture naturelle, p. 33. Je souligne.

[159Ibid., p. 34.

[160Ibid., p. 305.

[161Ibid., p. 47. Je souligne.

[162Ibid.

[163Du côté du confort dans le travail et à la maison, dans la recherche de l’émancipation, du loisir…

[164L’agriculture naturelle, op. cit., p. 36..

[165RBP, p. 120.

[166Ce « on » renvoie chez Masanobu Fukuoka au « complexe agro-industriel » mais aussi aux politiques publiques, aux techniciens agricoles, et aux incitations bancaires qui ont, de concert, poussé l’agriculture sur la voie du productivisme agrochimique et marchand durant les années 1950-1960. (J’emprunte l’expression de« complexe agro-industriel » à Estelle Deléage, qui l’utilise à propos de l’agrochimie et de « l’agriculture raisonnée » (Paysans, De la parcelle à la planète, Ed. Syllepse, 2004, 245 p., p. 143. Pour comprendre les conditions socio-économiques favorables à cette révolution agricole en France, on pourra lire les pages 29-35 de cet ouvrage).

[167Cet argument fait écho à celui d’Howard quant au changement produit par l’intrusion de la « motivation du profit » dans l’agriculture.

[168AN, p. 47. Masanobu Fukuoka affirme en général que sa méthode égale les rendements de l’agrochimie. Il pense qu’il travaille selon la méthode naturelle. Du coup, il considère que les autres méthodes qui obtiennent des rendements comparables aux siens sont plus ou moins imparfaites et palliatives. Ceci serait vrai en premier lieu pour l’agrochimie ; pour notre homme, les engrais chimiques n’augmentent pas le rendement, ils servent seulement à éviter qu’ils ne baissent pas. Nous reviendrons sur ce point dans notre partie 3. (Notons, pour l’heure, qu’un des enjeux ici en question est de savoir, d’une part, s’il y a une vérité universelle et complète de l’agriculture, ou bien une pluralité de méthodes agronomiques pour arriver à des résultats de niveaux comparables, voire similaires, et, d’autre part, si l’on se situe dans le premier cas (universalisme), si la méthode fukuokienne est vraiment proche de la vérité agronomique de l’agriculture).

[169L’agriculture naturelle, p. 42-43.

[170Ibid., p. 22. Je souligne. Notons l’opposition des termes à connotation négative pour l’industrie et à connotation positive pour l’agriculture.

[171L’agriculture naturelle, p. 15. Je souligne.

[172Je souligne ici « par l’agriculture moderne » pour deux raisons. La première est toute simple. Il s’agit de bien circonscrire le propos fukuokien : il dénonce l’illusion du rêve de prospérité dans ce type d’agriculture particulier. En effet, ailleurs, en conclusion de L’agriculture naturelle, il ne trouve rien à redire à la richesse d’un paysan qui prospéra en ramassant humblement des tapons de fumier le long d’une route. La seconde raison est plus prospective : nous espérons consacrer un paragraphe à la question philosophique agriculture et enrichissement, motivé par l’importance de la question économique pour les fondateurs de l’agrobiologie. On y reviendrait sur des idées comme le don de la terre, la fécondité du sol et la gratuité, l’institution sociale d’un usage direct de la gratuité pour les indigents, la limitation des écarts de richesse. Le tout se ferait sur l’horizon de la tension aristotélicienne entre société et économie, réinterprété avec les éclairages des fondateurs sur le primat de la nature.

[173Ibid., p. 47. Je souligne.

[174On ne s’explique alors qu’il reste encore des agriculteurs dans cette logique que par les subventions publiques qui leur sont accordés. Le marché mondial exerce sa pression sur les cours agricoles nationaux. Si l’on veut maintenir une agriculture, « force est de la subventionner ». Et pourquoi, demande Raymond Delatouche : « pour lui permettre de payer ses frais, d’amortir ses emprunts d’équipement, et de payer les intérêts, plus les intérêts de retard, et les intérêts des intérêts. Nous avons déjà rencontrés cet enchaînement lugubre : produire plus pour toujours plus rembourser » (cf. Delatouche R., La chrétienté médiévale, Un modèle de développement, op. cit., p. 128).

[175Delatouche R., ibid., p. 116-126.

[176Ibid., p. 125. Pour une description détaillée et appuyée sur des exemples, voir p. 142-146.

[177Ibid., p. 142.

[178Deléage E., op. cit., p. 152.

[179Delatouche R., op. cit., p. 117.

[180On peut donc supposer qu’une maîtrise de l’urbanisation, en maintenant les villes à une taille mesurée par les surplus agricoles environnant qui peuvent venir l’alimenter, dans les conditions de transport de l’époque, aurait pu éviter la mise sous contrôle des marchés agricoles spontanées existant jusque-là. Si on ne refait pas l’histoire, on peut néanmoins en tirait les leçons.

[181Delatouche R., op. cit., p. 118.

[182Ibid., p. 119.

[183Delatouche R., La chrétienté médiévale… Pour cette question l’auteur s’appuie essentiellement sur les deux ouvrages suivants : Delamare, Traité de la police, Paris, 1729, 4 volumes, in-folio ; et Martineau, J., Les Halles de Paris, Des origines à 1789, Paris, 1960, Thèse de doctorat en droit, grd in-8°, 272 p. Raymond Delatouche, décédé en 2002, fut aussi agriculteur, Membre émérite de l’Académie d’Agriculture de France, et Lauréat de l’Institut. Il fut également ami de René Dumont.

[184Le système de marché que l’on appelle aussi « marché à l’horloge », « marché concurrentiel parfait » dans la théorie des économistes, et aussi « principe des Halles » ici. Pour comprendre le rapport entre ce marché empirique et le marché théorique on se reportera aux pages 116-117 du livre de Delatouche.

[185Delamare, cité in Delatouche R., ibid., p. 120.

[186Pour Raymond Delatouche fils, on peut même dire que cette vente paysanne relevait plus du jeu que d’une activité économique au sens actuelle. Il n’était pas grave que les produits portés au marché soient bien ou mal vendus, puisqu’il s’agissait d’excédents de l’autoconsommation : qu’ils rapportent des gains ou non ne remettait guère en cause l’existence paysanne. (D’après Raymond Delatouche fils, Le bon commerce, Communication aux XVes Journées Paysannes, Souvigny (03), 19 02 2005 (notes personnelles)).

[187Delatouche R., La chrétienté médiévale, op. cit., p. 121.

[188Ibid.

[189Ibid., p. 125.

[190En fait, les produits agricoles réels sont divers (il y a des variations dans les orges, les laits, les beurres ; il y a des blés de différentes qualités), mais ils sont rendus parfaitement homogènes dans les bourses, parce qu’ils sont « idéalisés », « normalisés » : ce sera, par exemple, le blé de 75 kg de poids spécifique, de tant d’humidité, de tant de gluten, etc…

[191Viel J.-M., L’agriculture biologique : une réponse ?, Editions Entente, op. cit., p. 25-26.

[192Müller H., Glaube und Technik, I, op. cit. Je souligne. Même si Hans Müller n’utilise l’année 1859 que comme une date marquant le début du basculement historique de l’Occident dans l’ère industrielle, il faut vérifier et relever d’éventuelles erreurs. Le dictionnaire Le Robert confirme que l’analyse spectrale a été découverte en 1859. En revanche, seul le premier tome de Das Kapital (Développement de la production capitaliste) est paru de son vivant, en 1867 - et non en 1859 (Cf. Le Robert des Noms propres, article « Capital »). De même, rapprocher Albrecht Thaër de l’année 1859 est un autre anachronisme : cet agronome est né en 1752 et mort en 1828, soit plus de trente ans avant l’année présumée par Müller de sa reconnaissance… On reconnaîtra, à sa décharge, que, l’histoire agricole et agronomique n’ayant pas fait l’objet de beaucoup de travaux, il est logique qu’elle soit mal connue, sinon méconnue du public. Aujourd’hui, on trouve néanmoins assez facilement, dans la littérature disponible, l’idée que les conceptions agronomiques de Thaër sur l’importance de humus ont dominé du début du XIXe siècle jusqu’aux années 1840 et les démonstrations de Wöhler et Liebig sur l’importance de la nutrition minérale chez les plantes. Ceci dit, il faut distinguer les aspects agronomiques et les considérations économiques de la pensée de Thaër : l’impact des secondes semble plus pérenne que celui des premières. Enfin, une dernière remarque sur cette année 1859 : dans cet élan de critique de la modernité par Müller, contre le capitalisme, le matérialisme, l’athéisme, nous sommes étonnés de ne pas trouver cité Charles Darwin. Pourtant, Hans Müller ironise sur le dédain qui s’est manifesté vis à vis de l’utilité de la « genèse biblique »… et le célèbre essai de Darwin, De l’origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, est paru pour la première fois en 1859.

[193Vogt G., Entstehung und Entwicklung des ökologische Landbau, op. cit., p. 197.

[194Le passage en question fait suite à l’analyse müllerienne de l’année 1859 : « La deuxième moitié du XIXe siècle ouvrait le passage permettant à la science et à la technique d’évoluer d’une manière imprévisible. Dans une attitude d’arrogance illimité, le premier ministre français Viviani déclama devant l’Assemblée : « Nous avons par un geste élégant éteint les lumières du ciel et fait briller encore plus clairement la raison humaine à la place ! » - Quelques jours plus tard, le Seigneur donnait sa réponse par l’éruption de la première Guerre Mondiale. Le cultivateur ne passait pas à côté de ce développement. Son enfant aussi apprenait à l’école d’une manière impie et arrogante comment la Genèse s’était passée tout à fait naturellement, et cela, souvent, en impliquant implicitement que Dieu n’avait rien à faire la dedans. L’époque où les demi-éduqués traçaient l’arbre généalogique de l’homme jusqu’à la jungle était advenue » (Cf. Müller, H., Glaube und Technik, I – Der Glaube des Bauern, in Kultur und Politik, 1949-1950. René Viviani (1863-1925), homme politique français, député socialiste, puis socialiste indépendant, il fonde ensuite son propre parti, le Parti républicain socialiste. Il fut plusieurs fois ministre, président du Conseil en 1914, représentant de la France à la SDN après la guerre, sénateur en 1922. A la fin de ce passage, la lutte de Müller contre le remplacement culturel, superficiel d’après lui (« les demi-éduqués »), de la foi chrétienne par le scientisme, semble prendre l’aspect de l’opposition bien connue entre créationnisme et darwinisme. Mais, une fois encore, Darwin n’est pas cité.

[195Müller H., ibid., Je souligne.

[196Müller H., La liberté, une des conditions préalables les plus importantes pour la sécurité du milieu agricole in Kultur und Politik.

[197Howard avance une idée similaire quand il affirme que l’exploitation agricole engagée au XIXe siècle en Europe et dans les nouveaux pays n’a pas généré de grandes fortunes, et surtout que les profits réalisés dans l’agriculture sont sans commune mesure avec ceux faits dans l’industrie. Quant à Masanobu Fukuoka, nous avons souligné qu’il voyait une impossibilité de gagner de l’argent avec le mode d’exploitation agricole industriel.

[198Scheidegger W., Entretien avec l’auteur, op. cit.

[199D’autant plus que les écrits d’Hans Müller abondent en citations bibliques, et qu’il fut reconnu par ses pairs agriculteurs au premier chef pour sa grande foi. (Je tiens cette dernière information de Werner Scheidegger, Entretien avec l’auteur, ibid.)

[200Le socialisme souvent, avec Karl Kautsky ou Jean Jaurès par exemple, reprendra l’idée d’une fatalité du développement du capitalisme industriel qui condamnerait à la disparition les petites fermes. Voir, à ce sujet, Mayaud J.-L., La petite exploitation rurale triomphante, Belin, p. 49 et p. 07. Sur le dialogue entre christianisme et marxisme, la lecture du petit opuscule du philosophe Nicolas Berdiaeff, un des fondateurs du personnalisme, bien présenté et commenté par Laurent Gagnebin, me semble ici fort à propos (Berdiaeff N., Christianisme Marxisme, Conception chrétienne et conception marxiste de l’histoire, Le Centurion, 1975, 95 p.).

[201Comme le fera une partie de la JAC ou du CNJA en France dans les années 1960.

[202Le détour de libération constitué par les possibilités offertes par l’argent gagné dans l’agriculture commerciale ne touche guère Müller : il est incertain et le contact quotidien de l’agriculteur avec la nature offrirait plus de garanties.

[203On peut penser ici de nouveau à Aristote, à son rapprochement de la subsistance et de la véritable richesse.

[204Comme le fait, encore aujourd’hui, François Walter (cf. Walter F., Les Suisses et l’environnement, Une histoire du rapport à la nature du 18e siècle à nos jours, Ed. Zoé, 1990, 294 p., p. 153. Voir aussi la page 271 où l’ensemble du « néo-romantisme » de la fin du XIXe et de la première moitié du rgéeyonnle se trouve réduit à la « mythologie du retour à la nature » et ne constituerait qu’une « utopie régressive »).

[205Müller H., Der moderne Mensch und sein Glaube, in Kultur und Politik, 1959, 2.

[206En accord avec le psychologue, médecin, et philosophe Viktor Frankl (Frankl V., Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie, Ed. de l’Homme, 1993 (1988), 165 p.) nous considérons que les populations de l’Occident moderne sont marquées, de manière dominante, plus par un « vide existentiel » que par l’anomie (l’absence de valeurs communes constructives relevée par Emile Durkheim). Hans Müller semble ici proche de cette considération.

[207Müller H., Der moderne Mensch und sein Glaube, op. cit.

[208Ibid. En demandant quel est « le pourquoi » qui peut attirer les jeunes vers l’agriculture, alors que ce travail est dur, dévalorisé par la modernité, et moins rémunérateur que la plupart des autres métiers, Hans Müller parle en philosophe humaniste. Il cherche des raisons philosophiques à l’intérêt de l’agriculture. Si l’on suit encore ici Viktor Frankl, pour qui le problème humain primordial est le sens de la vie, de la vie de chacun(e), on peut dire que Müller fait un bon choix. Au mot près, Viktor Frankl et Hans Müller semblent se rejoindre : le premier aimait à citer Nietzsche lorsqu’il affirmait qu’un homme qui a un « pourquoi » peut supporter presque n’importe quel « comment ». En cherchant le pourquoi profond de l’agriculture, en admettant qu’il existe, Hans Müller veut asseoir les petits agriculteurs sur un roc que l’adversité des temps ne pourrait renverser.

[209Hans Müller fait peut-être ici allusion au soulèvement des tisserands silésiens en 1844, une insurrection écrasée par l’armée prussienne (Cf. Römer K, (dir.), Réalités allemandes, La République fédérale d’Allemagne, Bertelsmann Lexicon Verlag, Gütersloh, 1979 (1987 pour la traduction française), 416 p., p. 54.

[210Müller H., op. cit.

[211C’est en tout cas ce qu’affirme François Walter pour l’agriculture montagnarde suisse des années 1920 (cf. Walter F., Les Suisses et l’environnement, op. cit.).

[212Müller H., Glaube und Technik I, op. cit..

[213Sur ce point, voir Müller, H, Der Christ und die Politik ?, in Kultur und Politik, 1952,1.

[214Müller H., La liberté, une des conditions préalables les plus importantes pour la sécurité du milieu agricole, in Kultur und Politik, 1952, 7, p. 07-10.

[215Müller H., op. cit.

[216Sattler, F., Wistinghausen, E.v., La Ferme Bio-Dynamique, Ulmer, 1992, (1985), Stuttgart, 329 p. Traduit de l’allemand par Becher, R., Kochert, F., Florin, J.-M. Sur l’entreprise agricole, voir les pages 291-307 ; sur la commercialisation, les pages 313-314.

[217Marx, K., Lettre à Engels, 8 octobre 1858, cité in Riesel, R., OGM : la société industrielle en procès, l’Ecologiste, Volume 1, n° 01, 2000, p. 67-71, p. 71 (note 17).

[218Voir ses discussions d’une des thèses physiocratiques dans Economie sociale, Ed. EAR, Genève, 1975, 275 p., p. 209-210. L’édition originale allemande porte le titre Nationalökonomischer Kurs. Il s’agit d’un regroupement de quatorze conférences données en juillet et août 1922 au Goetheanum.

[219Steiner R., ibid., p. 26.

[220Ibid., p. 27. Pour sa thèse sur l’économie sans frontière, voir aussi les pages 205-206. A sa décharge, on peut avancer que la médiatisation du thème de la mondialisation économique n’a commencé qu’environ soixante dix ans après lui, et environ cent trente ans après Marx, au début des années 1990. Steiner pense que son travail économique le porte à mesurer l’économie mondiale : « Nous établissons […] ce qu’on pourrait qualifier de gestion d’entreprise et de comptabilité de l’économie mondiale dans son ensemble ». (Cf. Economie sociale, p. 257).

[221Ibid., p. 96-97.

[222Ibid., p. 214.

[223Ibid., p. 34.

[224Voyez cette perle : « Ce qui donne de la valeur à l’œuvre artistique, c’est le travail qu’elle me permet d’éviter dans l’avenir ». (Cf. Steiner R., ibid., p. 242).

[225Le Père Martin, dans sa communication aux XVes Journées Paysannes (20 02 2005), a étudié le cas de Montesquieu, en montrant cette nouvelle conception puissante du monde, qui met le commerce en avant, comme une nécessité humaine et une activité civilisatrice. Aristote, de son côté, visait d’abord la subsistance et légitimait un peu d’échanges pour compléter l’autarcie. Une fois l’autarcie assurée, il s’agissait de s’occuper de philosophie : la finalité de l’économie est alors hors d’elle-même, dans l’homme. La finalité moderne de l’échange et du commerce, hormis la puissance liée au gain, débouche sur un indéfini humain non thématisé.

[226Steiner R., Economie sociale, op. cit., p. 182.

[227Ibid., p. 181-182.

[228Ibid., p. 268. Voir aussi les pages 237-238.

[229Pour saisir, au contraire, le caractère tardif de ces critiques, on verra, par exemple, cet article consacré à l’éthique économique : Maréchal J.-P., Aux origines bibliques de l’éthique économique, in Ecologie et politique, n° 29, 2004, p. 215-226.

[230Steiner R., Economie sociale, op. cit., p. 183.

[231Ibid.

[232Ibid., p.164-165. Une paix apparente qui doit ressembler dans bien des cas au couvre-feu. De plus, si la guerre engendre des mauvaises affaires financières, elle en engendre aussi de bonnes, et créé aussi de nombreuses zones de non droit où bien des trafics se font plus aisément.

[233Cf. le film célèbre Les temps modernes.

[234Economie sociale, op. cit., p. 185. Voir aussi les pages 205-206 et 56-58.

[235Sur ces questions, on pourra voir les remarques de Karl Polanyi dans La grande transformation, les ouvrages classiques de Jacques Ellul sur le « système technicien », ainsi que les analyses pénétrantes de Günther Anders, notamment dans L’obsolescence de l’homme (Ed. Ivrea/Encyclopédie des nuisances, 2002 (1956), 363 p.).

[236Steiner R., op. cit., p. 41. Nous ne discuterons pas le caractère réducteur et arbitraire de l’alternative proposée ici par Steiner.

[237Ibid., p. 67.

[238Nous pourrions poursuivre longtemps. Le lecteur intéressé se reportera notamment aux pages 107-108 et 160, à propos de la fable du cordonnier et du médecin, qui illustre bien le rôle que Steiner veut faire jouer à l’esprit dans l’économie.

[239Ibid., p. 104.

[240Ibid., p. 194.

[241Ibid., p. 60

[242Ibid., p. 118.

[243Ibid., p. 183.

[244Cf. Deléage E., Paysans, De la parcelle à la planète, op. cit., p. 149-150.

[245Steiner R., op. cit., p. 193

[246Ibid., p. 193. Je souligne. En effet, est-ce bien que l’économie pénètre l’ensemble de la société ? Karl Polanyi et Aristote y voient plutôt une manière efficace de déstructurer la société.

[247Ibid., p. 56-58.

[248Ibid., p. 57.

[249Steiner R., Nietzsche, Un homme en lutte contre son temps, EAR.

[250Il s’agit-là du titre d’un ouvrage célèbre de Nietzsche.

[251Florin X., Entretien avec l’auteur, op. cit.

[252Ibid., p. 264.

[253Ibid., p. 38. Je souligne. Au passage, Steiner semble aussi effacer la différence entre le travail « gagne pain » et le loisir. Mais cela ne semble plus qu’une peccadille, arrivé à ce point du raisonnement de Steiner.