Le projet fondateur de l’agriculture biologique : un effort philosophique concrétise

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Dans cette dernière partie, nous proposons quelques synthèses sur les œuvres des fondateurs, puis une ouverture vers une innovation agronomique contemporaine potentiellement révolutionnaire, tout en étant bien dans l’esprit naturaliste de l’agrobiologie. Dans la première section (§41), après un point de conclusion sur la bio-dynamie, nous revenons d’abord sur le décalage non surmonté, au sein du mouvement organo-biologique, entre les recherches du biologiste Rusch et la conversion du mouvement paysan des Müller à l’agrobiologie, en rappelant cependant que Rusch a ouvert des pistes innovantes pour les techniques culturales. Ensuite, nous soulignons le paysannisme d’Howard en montrant qu’il a servi de base à une théorie du développement mesuré par la gestion de la fertilité de la terre, une cohérence faisant écho à l’approche physiocratique. Mais nous pointons aussi que l’admiration des paysans chez Howard a déformé son regard sur les mécanismes naturels de la fertilité.

La deuxième section (§42) sera l’occasion de nous attarder sur le problème controversé d’une agriculture naturelle, autrement dit sur l’affirmation agrobiologique du primat de la nature en agriculture. Nous introduisons d’abord rapidement au questionnement philosophique sous-jacent, à savoir le problème nature et technique, ou nature et artifice, chez les fondateurs. Nous poursuivons en montrant que la question nature et artifice recoupe celle de l’existence ou non de la transcendance au sein de la nature prise comme totalité, et en rangeant les œuvres des fondateurs soit dans une perspective immanentiste, soit dans une perspective dualiste « agapique ». La définition de la nature comme fertilité constitue ensuite, selon nous, la meilleure clef pour comprendre le primat de la nature en agriculture, selon les fondateurs de l’agrobiologie : l’agriculteur, idéalement, cultive un donné préalable de fertilité, au profit des récoltes qu’il désire. Qu’il s’agisse, avec l’idée de la fertilité de la terre, d’ intuitions mal précisées ou bien d’influences mal circonscrites du mythe ancestral et universel de la terre mère et matrice de vie [1] dans leurs œuvres, les titres des ouvrages phares de Pfeiffer (La fécondité de la terre) et de Rusch (La fécondité du sol) indiquent une singulière convergence sur l’importance de cette question. C’est cependant chez Howard que le rapprochement nature et fertilité est le plus développé : c’est aussi chez le fondateur de l’agriculture organique occidentale qu’il débouche sur la thèse de la « Nature » comme souveraine d’agriculture. On verra que, chez lui, le modèle concret de la fertilité naturelle se trouve dans la forêt, tout en soulignant encore que son regard sur la forêt fut biaisé par son paysannisme. Enfin, on rappellera sa vision cyclique « équilibrée » de la fertilité naturelle, entre processus de croissance et de décomposition. En faisant, ensuite, le point sur l’œuvre de Masanobu Fukuoka, nous verrons que le thème métaphysique bouddhique du cycle, qui a aussi influencé le regard howardien sur la forêt et la fertilité, entre, chez le paysan-chercheur de Shikoku, en contradiction insurmontable avec l’observation de la vie comme croissance et expansion.

Après avoir rappelé l’importance de l’arbre et de la forêt dans la réflexion agrobiologique, la troisième et dernière section (§43) revient sur une façon concrète de rapprocher la nature et l’agriculture, à travers des pistes d’agroforesterie, et la découverte récente d’un « engrais » organique exceptionnel, le bois raméal fragmenté.

Nous conclurons en deux temps, d’abord en tentant de clarifier des questions épistémologiques de biologie autour de la connaissance de la fertilité, puis en montrant que le bouleversement, introduit par l’approche BRF dans le principe de la fertilisation, permet de libérer écologiquement l’agriculture de l’élevage tout en ouvrant une piste sérieuse pour une agriculture intensive et durable.

[1Chevalier J. et Gheerbrant A., Dictionnaire des symboles, Ed. Robert Laffont, article « Terre ».