Samedi 3 novembre 2007 — Dernier ajout lundi 14 mars 2011

Biographies des fondateurs des mouvements de l’agriculture biologique contemporaine

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Sir Albert Howard et l’agriculture naturelle

2Enfance et formation du père du mouvement d’agriculture organique2

Albert Howard est né en Angleterre en 1873. Il est élevé sur la ferme de polyculture–élevage de ses parents [1]. L’expérience pratique de l’agriculture, dans son enfance, l’amène plus tard à se défier des agronomes « ermites de laboratoire ». La jeunesse qu’il a, réglée et intéressante, généreuse dans son traitement de l’homme et des bêtes, le marque profondément. Pour Louise Howard, sa seconde épouse, les souvenirs d’une jeunesse passée dans une ambiance assez aisée, expliquent l’esprit plutôt généreux et peu matérialiste dont Howard fait preuve dans ses relations humaines.

Il est très jeune lors de la crise agricole de 1879. Cette date marque la fin d’une époque pour l’agriculture anglaise. C’est aussi, à ce moment, que son père meurt et que de nombreux moutons sont touchés par une maladie. A partir de l’âge de quatorze ans, il est obligé de s’occuper lui-même de son éducation. Il obtient des bourses et fait des études, d’abord au Collège Royal de Science de Kensington, où il obtient un diplôme de chimie avec la meilleure mention. En 1896, il obtient un diplôme de Sciences Naturelles, avec la meilleure mention, au Collège Saint John de Cambridge. Pendant ces premières années, il étudie la physique, la chimie, la géologie, et la mécanique. C’est durant le temps de cette formation qu’il trouve une idée des principes de base qu’il va garder toute sa vie. Il insiste sur la bonne qualité des enseignements qu’il reçoit. Ces premières années d’études ont été très importantes pour lui, parce que l’on y traite en vision panoramique de toutes les sciences : il défend l’idée que l’on a besoin d’une base large d’études générales, quelle que soit la spécialisation que l’on prenne ensuite [2]. En 1897, il est reçu premier au diplôme agricole de la prestigieuse Université de Cambridge, puis, en 1898, second au diplôme agricole national anglais.

2Vers la nature : de la maladie à l’entretien de la santé spontanée des êtres vivants2

Entre 1899 et 1905, la première direction de recherche d’Howard est consacrée à la nature de la maladie des plantes [3]. En premier poste, de 1899 à 1902, il est enseignant, assistant en sciences agricoles, aux Antilles britanniques, au Collège Harrison de Barbade. Bien que brillamment diplômé, Howard, fils d’agriculteur, garde, toute sa vie, un respect profond pour le travail des paysans. On le voit à travers trois aspects de son attitude.

A Barbade, il s’établit, tout d’abord, dans une attitude humble devant les paysans indigènes, en comprenant leur système de bouturage des cannes à sucre. Les indigènes choisissent « curieusement » des boutures de cannes à sucre qui ne sont pas en très bonne santé. En fait, ils choisissent expressément ces plants, car ils les savent très pauvres en sucre. Or, les maladies et les champignons ont besoin de sucre pour survivre. Ce système de bouturage est devenu une tradition pour faire de nouveaux plants. Ce système du passé – indigène – sélectionne des boutures médiocres. Mais c’est le seul système pour que l’objectif soit atteint, et pourtant ce résultat est juste le fruit d’une observation empirique.

Le deuxième aspect de son attitude concerne le rapport science / pratique. Souvent, les rendements des fermes sont inférieurs à ceux des parcelles expérimentales. Au lieu de dénoncer l’incompétence des paysans à mettre en œuvre les « innovations scientifiques », Howard insiste sur le devoir qu’ont, selon lui, les chercheurs, de prendre en ligne de compte, dans leur travail, les intérêts quotidiens des personnes pour qui ils travaillent. Il réagit par rapport à la publication d’un collègue chercheur au sujet du test sur parcelles d’essais. Sa critique porte sur la taille des parcelles d’essais, et, en particulier, sur le coefficient « N », c’est-à-dire le nombre d’échantillons testés.

Allant au-delà de l’agronomie proprement dite, il y a un troisième élément qui marque Howard dès la période de son travail aux Antilles. Howard parle de l’effort que devrait mener le chercheur pour compléter ses expériences du côté du domaine économique. Pour Louise Howard, Albert Howard est cohérent avec sa dénonciation de la science confinée au laboratoire, puisqu’il n’a jamais été lui-même un ermite de laboratoire. Il n’est pas satisfait des expériences scientifiques qui ne couvrent pas le sujet de la canne à sucre depuis le plant jusqu’au produit manufacturé et commercialisé « sucre ». Pour Howard, les chercheurs doivent être conscients des problèmes de fabrication et de commercialisation. Il ajoute que les résultats qui ne tiennent pas compte de ces paramètres ne valent pas la peine d’être produits.

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Fig. n° 01 – Sir Albert Howard (1873-1947) [4]

De 1902 à 1905, il est de retour en Angleterre, comme botaniste, au collège de Wye, dans le Kent. Il est chargé de poursuivre les travaux de son prédécesseur, A. D. Hall, sur la culture du houblon. Par ses recherches, il va amener un fort changement dans la pratique des principaux producteurs de houblon [5]. Il commence par se rapprocher des producteurs, et remarque que ceux qui ont des problèmes ont pris l’habitude d’éliminer les pieds mâles de leurs plantations. Howard découvre que la pollinisation accélère la croissance, et augmente la résistance du houblon aux pucerons et à la rouille (une maladie fongique), deux problèmes faisant souvent beaucoup de dégâts [6]. Grâce aux expériences et démonstrations d’Howard, les producteurs de houblon réintroduisent les pieds mâles dans leurs cultures. Howard, de son côté, tire de ce résultat pratique une première inclination à traiter les problèmes à partir de la compréhension et du suivi de la loi naturelle. L’élimination des pieds mâles est une large déviation de la loi naturelle, pour Howard. Les maladies apparaissent parce que « la Nature ne peut pas être défiée longtemps ». En fait, Howard a très tôt ses idées de base. Dans une de ses premières publications, en 1902, sur le traitement des maladies fongiques [7], comme le note Louise Howard, « tout le contenu de son article est classique », sauf une phrase, qui montre déjà son orientation définitive : « Dès le début, il faut se souvenir que les champignons ne sont pas les seuls agents actifs dans la lutte. Quand les plantes sont en bonne santé, elles possèdent des pouvoirs vraiment très considérables de défense naturelle contre tous les parasites, y compris les champignons ». Ces simples mots, mis en italique par Howard lui-même, « forment un résumé parfait de sa théorie de la résistance aux maladies » [8]. Cinq ans après le début de ses recherches, en 1904, ce résultat s’avère être la première pièce d’un travail vraiment couronné de succès. Ce succès lui donne un aperçu sur la façon dont la nature règle son règne, et il raffermit en lui la conviction que la méthode la plus prometteuse pour le traitement des maladies réside dans la prévention. Mais, pour poursuivre de telles investigations, Howard considère que le chercheur a besoin de champs et de houblons avec une liberté complète dans la façon de les cultiver. Howard ne trouve pas de telles conditions de travail, originales par rapport à la conception « moderne » de la recherche agronomique, régnant à Wye.

2Howard, agronome progressiste mais humble devant les paysans2

Sa chance survient en 1905. Il accepte un poste de botaniste économique au sein d’un Institut de Recherche Agricole que le vice-roi de l’Inde, Lord Curzon, était en train de fonder à Pusa, au Bengale [9]. Sa mission consiste en l’amélioration des céréales et en la production de nouvelles variétés, selon les méthodes modernes de sélection. Pendant dix-neuf ans il se consacre à cette question et isole, teste, et distribue largement plusieurs variétés de blé [10], de tabac, de lin.

Conformément au principe qu’il a adopté, de joindre la pratique à sa théorie, il veut d’abord faire cultiver les céréales qu’il a améliorées. L’agriculture nord-est indienne cultive les mêmes champs de riz depuis des siècles. Qu’y a-t-il de plus sensé que d’observer et d’apprendre d’une expérience ayant passé un test de temps aussi prolongé ? Il se trouve, justement, que les céréales cultivées dans le voisinage de Pusa sont remarquablement indemnes de maladies : les insecticides et fongicides ne trouvent pas leur place dans cet ancien système cultural. Avec ce constat, il décide de lancer ses recherches sur de nouvelles bases, à partir d’une idée qu’il avait eu d’abord aux Antilles, puis envisagée à Wye : observer ce qui se passe quand les insectes et les maladies fongiques sont autorisées à se développer sans la moindre opposition, en n’utilisant que des méthodes indirectes pour prévenir les attaques [11], telles des pratiques culturales améliorées ou des variétés plus efficaces. Par suite, Howard en vient à considérer qu’il n’a, d’abord, pas mieux à faire que d’observer les pratiques des paysans locaux [12], et de les considérer, eux et les maladies des plantes, comme ses meilleurs professeurs. Ainsi, dans ses expériences, il n’utilise aucun moyen curatif direct des maladies : ni insecticides ni fongicides, mais, également, aucune destruction de plantes malades. Comme sa compréhension de l’agriculture indienne et sa pratique s’améliorent, une diminution marquée de la maladie apparaît dans ses céréales. En 1910, il apprend comment faire croître des céréales saines, pratiquement indemnes de maladies, « sans la moindre aide de mycologue, entomologistes, bactériologistes, chimistes agricoles, statisticiens, centres de documentation, engrais artificiels, pulvérisateurs, insecticides, fongicides, germicides, et tout l’autre attirail coûteux de la station d’essai moderne » [13]. De même, malgré les contacts avec un cheptel local médiocre, Howard parvient à un élevage de bœufs sains [14]. Egalement, entre 1911 et 1918, l’expérience d’Howard va s’élargir considérablement, par l’étude des problèmes d’irrigation et de la croissance des fruits. Il va aussi travailler sur les problèmes d’aération du sol, pour éviter les situations pathogènes où la flore du sol devient anaérobie [15]. Petit à petit [16], au fil d’observations et de pratiques concordantes, Howard s’élève à une compréhension globale [17], de l’agriculture « naturelle », qu’il rassemble dans son Testament agricole.

A partir de 1924, et jusqu’en 1931, il est directeur de l’Institut pour l’Industrie de la Plante, dans l’Etat d’Indore, un centre de recherches où il peut organiser la recherche autour de la question centrale de la fertilité, conformément à ses vues personnelles [18]. Avec son épouse Gabrielle et le chimiste Y. D. Wad, tous deux scientifiques également, il va mettre au point une méthode d’amélioration du compostage qui le rend célèbre, dès les années 1930, le procédé Indore. Il travaille plus d’un quart de siècle à mettre au point ce procédé de « fabrication de l’humus à partir des déchets végétaux et animaux » [19].

Il se marie en 1905 avec Gabrielle Matthaei. Après la mort de Gabrielle, en 1930, il épouse Louise, sa sœur, et retourne en Grande-Bretagne, en 1931.

Howard ne travaille pas seul. Il travaille particulièrement avec ses deux épouses successives et avec de multiples collaborateurs, avec qui il échange des centaines de lettres à travers le monde entier. Le couple Gabrielle et Albert est surnommé les « Sidney et Beatrice Webb de l’Inde », car leurs recherches sont le produit d’un travail d’équipe dévoué [20]. Après la mort d’Howard, Louise deviendra membre active de la Soil Association et une amie intime de Lady Eve Balfour. Elle travaillera à faire connaître l’œuvre d’Howard, avec des écrits tels Sir Albert Howard’s career, ou Howard in India. Albert Howard est fait Chevalier en 1934. Il devient Professeur Honoraire du Collège Impérial de Sciences en 1935 [21]. Il écrit fréquemment dans le journal New English Weekly, pour qui il est un conseiller. Il est impliqué dans le Club et Institut de Réforme Economique, et dans le Conseil pour l’Eglise et la Campagne. Il soutient le Centre Pionnier de la Santé, et lance, en 1939, avec Sir Robert Mac Carrison, le journal Medical Testament.

Sir Albert Howard est le principal inspirateur du père du mouvement agrobiologique américain, Jerome Irving Rodale (1898-1971), avec lequel il a correspondu jusqu’à sa mort, et aussi le principal inspirateur de Lady Eve Balfour, la fondatrice de la Soil Association, le mouvement agrobiologique en Grande-Bretagne. Sir Albert Howard est aussi, chronologiquement, le père du mouvement d’agriculture organique ou biologique mondial [22]. Il meurt en 1947, à Blackhealth, près de Londres.

2Les principes de l’agriculture naturelle d’Howard2

Sir Albert Howard a produit un travail très important, utile pour toute personne de bonne volonté se posant des questions agricoles, écologiques, économiques, historiques. On ne manque pas d’arguments pour considérer son œuvre comme une philosophie de la nature et de la culture [23]. On trouvera ci-dessous un abrégé de ses principes essentiels.

* La résistance naturelle des plantes et animaux aux maladies. Pour ce qui concerne l’état sanitaire des cultures ou des troupeaux, Howard en conclut que la maladie n’est pas une fatalité mais la conséquence d’un mauvais rapport à la nature. Liant la santé des plantes dans la nature à la fertilité des sols [24], il propose d’améliorer la fertilité des champs pour abaisser les risques de pathologies. Il défend le principe de la résistance aux maladies des plantes en bonne santé, plutôt que la susceptibilité de telle ou telle plante à telle ou telle maladie [25].

* Le primat de la nature en agriculture. Le père de l’approche organique en agriculture rompt avec la dérive anthropocentriste et techniciste de l’agriculture : il renoue avec la tradition qui la considère comme un art de cultiver l’ordre préexistant de la nature. Il part de l’observation de la « culture naturelle » [26] telle qu’on la voit, notamment, dans la forêt, pour étudier les mécanismes du développement de la fécondité de la terre. La forêt, et son humus, représente la figure générale mais palpable de la nature, dans sa fertilité essentielle. La nature est le « principe actif », « personnifié, qui anime, organise l’ensemble des choses existantes selon un certain ordre » [27]. La forêt, personnifiée, donc, « se fertilise elle-même » [28]. On cherchera donc à fertiliser les champs et développer l’agriculture en adoptant, et, si possible, en améliorant « les principes de la Nature ». Pour Howard, la nature est le fermier et le jardinier suprême, l’étude de ses manières nous fournit une direction saine et fiable.

* La focalisation de l’attention sur la fertilité de la terre et non sur les plantes : « Les bases d’une bonne culture résident non pas tant au niveau de la plante qu’au niveau du sol lui-même : il y a une corrélation si intime entre l’état du sol, c’est-à-dire sa fertilité, et la croissance et la santé de la plante, qu’elle l’emporte sur chaque autre facteur » [29]. En portant les sols à leur plus haut niveau de fertilité, Howard a estimé pouvoir tripler ses rendements [30].

* L’origine biologique de la pédogenèse et la nécessité du retour de tous les déchets organiques à la terre pour entretenir sa fertilité. Howard s’oppose à l’exploitation agricole et rappelle la nécessité de respecter les deux phases du cycle vital en agriculture. L’intensification agricole consécutive à la Révolution industrielle a puisé dans la réserve de fertilité des sols sans entretenir celle-ci via l’attention minutieuse à son taux d’humus. Les engrais de synthèse NPK sont une sorte de faux succédané de l’humus. Ils sont trompeurs : ils permettent de produire temporairement des récoltes abondantes mais ils ne contribuent pas à l’entretien de la vie du sol, au contraire. L’axe agronomique, principal, de la critique howardienne de la fertilisation minérale, propre à « mentalité NPK », est de défendre l’origine et le primat biologique de la fertilité des sols, sur toutes considérations physico-chimique. L’approche NPK de l’agriculture est tributaire d’un raisonnement bien trop étroit : pour maintenir durablement la fertilité, Howard défend « la grande loi du retour », c’est-à-dire l’assiduité dans le retour de tous les déchets d’origine biologique à la nature.

* Une agriculture efficace serait toujours une polyculture-élevage. Dans la nature, la croissance de la biodiversité et de la biomasse, donc de la fécondité, vont de pair. C’est la perspective écologique du co-développement mutuel des espèces [31]. L’intrication des formes de vie végétales et animales, dans la biosphère, est un modèle pour la ferme [32]. Howard en tire l’excellence de la mixed farm.

* L’agriculture naturelle est la base du progrès de la société humaine. Howard considère qu’il y a un enchaînement logique qui va des sols fertiles aux nourritures saines et à la bonne santé des gens. Lorsque l’on oublie que le souci d’une agriculture saine doit avoir la priorité sur tous les autres besoins secondaires, en particulier les intérêts financiers des entreprises, les sociétés courent invariablement à la décadence [33].

* Tout chercheur en agriculture doit « réunir en lui la pratique et la science » [34]. Pour éviter l’enfermement des chercheurs dans leurs « tours d’ivoire » et que leurs spécialisations ne leur fasse perdre de vue l’objet de la recherche, Howard propose que les chercheurs se nourrissent du produit de leurs travaux : il n’y aurait plus des stations expérimentales ne confirmant que leurs propres présupposés, d’un côté, et des paysans, en conséquence, « rétifs au progrès », mais un réseau territorial de fermes modèles et expérimentales, entourées de paysans-chercheurs.

Présentons maintenant la vie et l’agriculture de Rudolf Steiner, le fondateur d’un mouvement dont le succès, dans plusieurs domaines, occulte encore trop souvent l’existence antérieure des travaux d’Howard, tout comme l’existence du courant allemand d’agriculture naturelle, issue directement de la mouvance de réforme de la vie (Lebensreform), que nous évoquerons dans la deuxième partie.

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Rudolf Steiner : l’agriculture bio-dynamique

2Rudolf Steiner, un enfant surdoué et hypersensible2

Rudolf Steiner est né le 27 février 1861 à Kraljevic, un petit village hongrois (actuellement en Slovénie), de parents autrichiens de condition modeste. Il est mort à Dornach, près de Bâle (Suisse), en 1925. Ses parents quittent le domaine féodal, où ils demeurent, et où le père est garde-chasse, pour pouvoir se marier, malgré l’opposition de leur seigneur. Le père fait ensuite une carrière aux chemins de fer austro-hongrois. La vie de la famille Steiner est alors rythmée par les déménagements. Rudolf Steiner est l’aîné de trois enfants. Très tôt, le jeune Rudolf se distingue par une intuition et une sensibilité extrêmes, presque anormales, et par des facultés intellectuelles tout à fait hors du commun. D’une part, il est fasciné par les mathématiques : « C’est par la géométrie que j’ai connu le bonheur pour la première fois. Je sentais, quoique ne pouvant évidemment pas le formuler clairement, qu’il fallait porter en soi la connaissance du monde spirituel comme une géométrie » [35]. D’autre part, il est un enfant qui s’interroge grandement sur le monde suprasensible. Il note ainsi dans son autobiographie intellectuelle [36] : « Etant enfant, je me disais : les objets et les événements que les sens perçoivent se situent dans l’espace. Mais de même que cet espace est au-dehors de l’homme, il existe au-dedans de lui une sorte d’espace psychique qui est le théâtre d’entités et d’événements spirituels. Pour moi, les pensées n’étaient pas simplement des images que l’homme se fait des choses, mais j’y voyais des manifestations d’un monde spirituel au sein de cet espace psychique » [37]. Bien que son père soit « libre-penseur » et ne fréquente jamais l’église, Rudolf Steiner s’y sent pourtant attiré : « La célébration du culte me paraissait être l’intermédiaire entre le monde sensible et le monde suprasensible » [38].

Il est admis, à dix huit ans, à l’Ecole supérieure technique de Vienne, - l’équivalent de l’Ecole Polytechnique en France -, pour y devenir ingénieur, mais il est beaucoup plus intéressé par la philosophie. C’est ainsi qu’un jour, passant devant une librairie, il découvre la Critique de la raison pure de Kant, puis les ouvrages de Fichte et enfin ceux de Hegel. Passionné par les cours de Franz Brentano [39], le jeune homme consacre désormais le plus clair de son temps à l’étude de la philosophie. Bientôt il rencontre un vieil homme qui cueille des plantes médicinales. Celui-ci le met en contact avec un guide spirituel, qui l’encourage à poursuivre ses études, afin de mieux se familiariser avec la mentalité scientifique.

A vingt ans, en 1881, il reçoit une initiation rosicrucienne. Il participe activement à la vie culturelle et occultiste de son temps. Il adhère au rite Memphis-Misraïm, dirigé par Théodor Reuss (1855-1924), un journaliste allemand féru d’occultisme et franc-maçon marginal. Théodor Reuss sera cofondateur de l’Ordo Templi Orientis (l’Ordre du Temple Oriental) [40]. De 1879 à 1891, Rudolf Steiner continue son parcours de recherche entre étude de la philosophie, des sciences naturelles, et initiation à l’ésotérisme. Au terme de ces années passées à Vienne, il possède un doctorat en philosophie et « divers diplômes scientifiques : il aura étudié la physique, la chimie, la biologie, l’anatomie, la botanique » [41].

2La découverte de Goethe et la première « illumination » de Steiner2

En 1891, Steiner quitte Vienne, et, intéressé par l’œuvre « scientifique » de Johann Wolgang Goethe, il devient collaborateur du centre d’archives Goethe à Weimar. Il occupe des fonctions d’archiviste et participe ainsi pendant sept ans à l’édition des œuvres complètes de Goethe, en étant chargé de la surveillance de la réédition de l’ensemble de ses écrits à visée scientifique. Ce travail lui permet « d’approfondir à la fois la pensée de son maître dans ses aspects les plus secrets, et sa propre connaissance de l’ésotérisme » [42]. Cette expérience comptera toute sa vie et il la fera fructifier. Selon Joseph Marie Verlinde, il considéra toute sa vie Goethe « comme son maître » [43]. C’est en étudiant ces travaux qu’il « comprend que la science matérialiste ne peut atteindre que le monde inanimé, alors que les ouvrages scientifiques de l’auteur de Faust établissent un pont entre la nature et l’esprit » [44]. Cependant, il estime que Goethe « n’allait pas assez loin dans l’approche spirituelle et chercha à développer une autre approche de la connaissance à travers la recherche d’un état de conscience permettant d’accéder à la « vérité » des choses » [45].
C’est également à Weimar que Steiner rencontre Elisabeth Forster, la sœur de Nietzsche, et Nietzsche lui-même, mais à la fin de sa vie, alors qu’il était devenu dément. Et c’est devant ce grand penseur devenu fou « qu’il eut sa première « illumination » » [46] :
« Il reposait sur un divan, l’esprit enveloppé dans les brumes de sa folie. Et voici la vision que j’eus dans cette chambre : l’âme de Nietzsche planait au-dessus de son front, sans limites et déjà irradiée de lumière spirituelle, libre dans ces mondes de l’esprit dont elle avait eu la nostalgie avant la chute dans les ténèbres, mais sans pouvoir les découvrir. Elle était encore enchaînée au corps qui ne la percevait plus que tout juste assez pour avoir la nostalgie de ce monde. L’âme de Niezsche était encore là ; mais elle ne pouvait plus maintenir que du dehors ce corps qui l’empêchait, pour autant qu’il était encore lié à elle, de s’épanouir dans sa pleine lumière. Auparavant, j’avais lu Nietzsche. Et maintenant, je contemplais l’homme qui avait porté en lui, ramenées d’un lointain au-delà spirituel, des idées dont la beauté gardait un reflet de lumière, bien qu’en route elles avaient perdu leur rayonnement primitif. Son âme avait rapporté de ses vies antérieures un trésor lumineux auquel il n’avait pu rendre dans cette vie tout son éclat. Si j’avais admiré autrefois l’écrivain, je découvrais maintenant cette vision resplendissante » [47].

2Initiations franc-maçonnes et rosicruciennes, entrée en Théosophie2

A partir de 1897, il quitte Weimar et devient rédacteur d’une revue littéraire, le Magazin für Litteratur. Il intervient comme enseignant à l’Université populaire (marxiste). Les socialistes de cette université se séparent de lui après avoir découvert son idéologie. Néanmoins, selon l’interprétation anthroposophique, face « aux blocages culturels qu’exprimerait le comportement des chefs socialistes », la lecture de l’histoire selon Steiner a de l’attrait sur les ouvriers auditeurs de l’Université populaire [48]. Cette scission avec les socialistes semblait de toute façon inévitable car Steiner entretenait également depuis 1897 des relations avec quelques membres de la société Théosophique Mondiale, groupe qui ne passait pas pour être des plus révolutionnaires. Auprès de ces personnes il trouve une inspiration liée à celle qu’il avait trouvée chez Goethe, lequel était initié aux arcanes du rosicrucianisme. En 1899, il épouse une veuve, mère de cinq enfants, Anna Eunique, dont il se sépare assez rapidement. La même année, il publie une explication de l’hermétisme de Goethe, sous forme de conte fantastique, intitulée Le serpent vert et le beau lys. Intéressée par ce texte, la société Théosophique de Berlin contacte Rudolf Steiner et lui propose de donner une série de conférences.

Fig. n° 02 – Rudolf Steiner (1861-1925) [49].

Cependant, Rudolf Steiner ne fut pas un enthousiaste de la Théosophie : il ne se fait admettre dans cette Société qu’en 1902, soit cinq années après ses premiers contacts avec des membres. Sous l’influence de cette brillante recrue, les Loges se multiplient en Allemagne, où la progression stagne depuis quelques années. C’est dans le milieu théosophe qu’il fait la connaissance de Marie Von Sivers, une aristocrate d’origine russe, de grande culture, étudiante en art dramatique, qui deviendra son épouse en 1914, trois ans après la mort de sa première femme. En 1905 ou 1906 il reçoit une patente de Théodor Reuss pour fonder à Berlin un Grand Conseil de l’Ordre de Memphis-Misraïm. Selon Gérard Galtier, Steiner aurait été initié à l’Ordre de la Rose-Croix Esotérique de Franz Hartmann, l’un des principaux dirigeants de la Société Théosophique allemande, et ami de Théodor Reuss. « A cette époque, Steiner essaye de cumuler comme Papus l’ensemble des diverses initiations maçonniques et rosicruciennes, dans le but de fonder une espèce d’union occultiste internationale sous sa propre direction. En fait il entre en conflit avec Reuss et Hartmann et reprend son indépendance. Plus tard, à partir des éléments initiatiques qu’il avait su amasser de tous côtés, Steiner fonde son propre Rite, la « Franc-Maçonnerie Esotérique », à laquelle Edouard Schuré aurait été initié » [50].
Le théosophe Edouard Schuré introduit Steiner en France à partir de 1906, où il participe au Congrès de la Fédération des sections européennes de la Société à Paris. Il rendra compte de ce congrès dans sa revue Lucifer-Gnosis. Lors d’un congrès théosophique à Londres, Marie de Sivers le présente à Annie Besant, la directrice de la Société Théosophique Mondiale [51]. Celle-ci, impressionnée par la personnalité de ce nouvel adepte, lui demande de seconder Marie qui venait de se voir confier la direction du cercle berlinois. Steiner s’acquitte avec tant d’ardeur de sa tâche, qu’il est nommé, en 1905, secrétaire général de la section allemande de la Société Théosophique Mondiale.

Steiner publie autour de 1910 plusieurs ouvrages qui ont un retentissement considérable. C’est aussi à cette époque qu’il commence à monter ses propres drames, assisté par Marie de Sivers : La porte de l’Initiation, L’Epreuve de l’Âme, Le Gardien du Seuil, Eurythmie. La publication de La science occulte marque la première étape du différent avec Annie Besant. La directrice de la Société théosophique a installé la direction de son mouvement à Adyar, en Inde, et elle a adopté les mœurs de ce pays. Elle est convaincue de la supériorité des traditions orientales sur les cultures judéo-chrétiennes. Bien que La science occulte débouche sur une « rénovation du christianisme » [52] à partir de certains aspects de la pensée orientale, bouddhiste particulièrement, Rudolf Steiner reste attaché à une inspiration « christique ». Son souci de l’importance du Christ dans l’histoire le pousse à prendre ses distances avec la théosophie où l’initiation hindoue est centrale. Annie Besant reproche à Rudolf Steiner d’ignorer la voie orientale de la « vraie » Connaissance, tandis que Steiner est convaincu d’être la réincarnation spirituelle de Mani, qu’il considère être un prophète initié par le Christ et qui serait parvenu à réconcilier la science et la religion, l’Inde et Babylone, le christianisme et les civilisations païennes. Rudolf Steiner rompt officiellement avec la Théosophie lorsque Besant prétend avoir découvert dans le jeune Krishnamurti la réincarnation du Christ.
La section allemande de la Société Théosophique demande, par télégramme envoyé au siège d’Adyar, la démission d’Annie Besant : en réponse, celle-ci exclut en bloc de la Société toute la section allemande, soit deux mille quatre cents membres.

2La fondation de l’anthroposophie2

Steiner fonde alors l’Anthroposophie (« l’homme sage ») en 1913 pour qu’elle incarne l’ésotérisme christique et occidental qu’il désire. De nombreux adhérents allemands de la Théosophie le suivent. La nouvelle organisation ressemble fortement à celle de la Théosophie et elle propose un mode de vie complet. Il élabore une anthropologie fondée sur « une interprétation ésotérique et manichéenne des Evangiles » [53].
Très rapidement Steiner est secondé par Marie Von Sivers. A partir de 1906 il multiplie les conférences hors d’Allemagne (France, etc…), et durant la première guerre mondiale il donne de nombreuses conférences en Allemagne, Autriche, Suisse. Il fait construire en Suisse, à Dornach, près de Bâle, le centre spirituel de son mouvement, avec une architecture symbolisant son enseignement. Autour du centre, se rassemblent des disciples de plus en plus nombreux et fervents, tandis que l’Anthroposophie commence à se répandre un peu partout en Europe. A partir de 1914, Steiner organise au Goetheanum des spectacles de mystères, « tenant à la fois du psychodrame et de la cérémonie initiatique ». Il a, semble-t-il, durant cette période, des contacts avec les Rose-Croix et les Eglises ésotériques cathares. Le premier « Goetheanum », construit en bois, est détruit en 1922 lors d’un incendie criminel, vraisemblablement nazi. Un second est aussitôt reconstruit et demeure aujourd’hui le centre mondial de l’anthroposophie. Un an après l’incendie, Steiner contracte la maladie qui l’emportera. Mais son activité ne diminue pas pour autant. Alors que son mouvement connaît des dissensions, il fonde, en 1924, la Société Anthroposophique Universelle, et en prend la présidence. Il fonde également l’Université libre des Sciences spirituelles, une dénomination par laquelle il désigne son enseignement. Rudolf Steiner meurt au Goetheanum le 30 mars 1925 en laissant un travail considérable.
Après cette présentation biographique, nous allons essayer – sans prétention à une compréhension assurée - de présenter l’approche de l’agriculture que Rudolf Steiner a esquissée. Les nombreuses difficultés logiques que nous avons rencontrées dans cet examen, nous ont amené à proposer un assez important détour épistémologique pour cerner la démarche de Rudolf Steiner (cf. §241 et 242).

2Le lancement de l’agriculture bio-dynamique ou anthroposophique avec Ehrenfried Pfeiffer2

En 1924, à la demande d’un groupe d’agriculteurs préoccupés par la baisse de la qualité du fourrage et des semences, la vigueur amoindrie des plantes culturales, et des signes de « dégénérescence » dans les troupeaux d’élevage, Rudolf Steiner a donné les bases de l’agriculture biodynamique, lors d’une série de huit conférences, réunies dans le Cours aux agriculteurs. Ces conférences ont lieu au château de Koberwitz [54], appartenant au comte Karl von Keyserlingk, propriétaire et gérant d’un « cartel familial » de plusieurs domaines agricoles « de grandes dimensions » [55]. Les participants, pourtant peu nombreux à ce « congrès » [56], ont du mal à se compter : les estimations varient de plus du simple au double. Soixante, selon Ehrenfried Pfeiffer, soixante-dix selon Paul Ariès, cent trente selon Johanna von Keyserlingk [57].

Fig. n° 03 – Ehrenfried Pfeiffer (1897-1961) [58].

L’assistance, « principalement composé d’agriculteurs et de propriétaires de grands domaines » [59], comprend aussi quelques scientifiques de formation, tels le vétérinaire Werr, le Dr Streicher, la biologiste Lili Kolisko, et surtout le chimiste et/ou biologiste Ehrenfried Pfeiffer (1897-1961) [60], dont les écrits forment la première pièce de la diffusion de l’anthroposophie chez les agriculteurs. Découvrons maintenant les principes généraux de la nature et de l’agriculture exposés lors de ces conférences et discussions au « Château du Graal  » [61], par un homme au soir de sa vie, malade [62].

3Principes généraux de la bio-dynamie3

Proposant un point de vue occultiste sur la vie et la nature, Steiner part du principe que tous les phénomènes observables dans le monde physique ne sont que la manifestation d’une réalité immatérielle qui, d’une certaine manière, s’active de la périphérie du cosmos et rayonne vers la terre. Selon cette vision de l’univers, la plante, mais aussi les atomes ne seraient qu’une sorte de condensation d’un principe cosmique. Autrement dit, ils ne seraient pas la cause originelle mais uniquement la manifestation, le pôle physique, la matérialisation, voire l’aboutissement d’un principe et d’un processus beaucoup plus vaste.
Si l’on adopte ce point de vue, la seule analyse physico-chimique des phénomènes de la nature n’est plus suffisante. Il faudrait élargir le champ d’investigation, aussi bien dans l’espace et le temps que vers les sphères suprasensibles. Bien que ces phénomènes échappent généralement à une détection directe par les instruments de la science expérimentale, il ne faut pas les ignorer.
Par cette ouverture du regard, la biodynamie veut élargir les bases scientifiques de l’agriculture. Ajoutant les notions de principe immatériel et de « forces formatrices » à celles de substances et de processus physico-chimiques, les notions de globalité et de cohérence à celle d’analyse des éléments, la notion de qualité subjective à celles de qualité mesurable et de quantité, elle veut tendre vers une compréhension plus profonde de l’organisation dynamique, interdépendante et hiérarchisée de la nature. Cette compréhension qualitative globale cherchant à rendre compte des arrières-plans, des réalités cachées, permet, selon Steiner, de faire des choix plus judicieux, tout en prenant en considération les découvertes de la recherche moderne et les acquis des traditions paysannes.
La biodynamie attache une importance tout à fait particulière à la notion d’organisme et d’individualité agricole, notion qui dépasse largement l’idée habituelle que l’on se fait d’une ferme. Partant du principe que, tel un individu, chaque domaine a son caractère et sa personnalité spécifiques, elle porte une attention spéciale aussi bien à la recherche de symbioses entre sol, végétaux, animaux et êtres humains qu’aux perspectives sociales et à l’intégration de la ferme dans le tissu écologique, économique et culturel de son environnement. Outre de proposer un élargissement des bases scientifiques, la biodynamie cherche donc aussi à élargir les bases socio-économiques et culturelles de l’agriculture.
Une autre originalité de la Bio-dynamie est sa vision de la ferme comme un « organisme vivant » et une unité de base du paysage agricole et social, laquelle conduit obligatoirement à une appréciation nouvelle des moyens de production, du cadre du domaine ainsi que du rôle du paysan. Forêt et zones humides, haies et bosquets, flore et faune sauvages, organisation sociale et aspects culturels, tous considérés comme parties intégrantes de l’organisme agricole, sont tout aussi importants que prairies et champs, animaux d’élevage et cultures, vergers et ruchers, matériel et réalité économique. Le paysan s’appréhende alors non seulement en qualité de technicien mais encore en celle de « chef d’orchestre » cherchant à harmoniser cet ensemble et à lui insuffler progressivement son individualité [63]. Pour Jean-Michel Florin, l’agriculteur bio-dynamiste devrait chercher à créer « le maximum de liens » dans l’organisme agricole de la ferme [64].
La perspective anthroposophique d’un dépassement des bases scientifiques vers les influences suprasensibles et lointaines a pour objet de faire renaître en l’homme une nouvelle sensibilité et un plus grand respect face au monde du vivant, conduisant à des modifications importantes des pratiques culturales et de l’élevage, y compris des soins vétérinaires. Au cœur du savoir occulte acquis par Steiner sur la nature et l’agriculture, il y a les recettes des dites « préparations bio-dynamiques ».

3Aperçu sur les préparations bio-dynamiques3

En avançant qu’il a acquis une compréhension « plus vaste » du vivant, Rudolf Steiner a pu mettre au point une série de préparations « catalytiques » destinées à améliorer la qualité de la fertilisation et à agir sur divers processus essentiels dans la nature, notamment sur des éléments qu’il juge clefs pour l’agriculture, tels que silice, calcium, potasse, phosphore, sodium, azote, hydrogène, oxygène, carbone et soufre. Ces préparations sont pulvérisées sur le sol, les cultures, ou encore employées dans l’élaboration du compost. Dérivées du quartz, de la bouse de vache et de plantes médicinales — telles que l’achillée mille-feuille, la camomille, l’ortie, l’écorce de chêne, le pissenlit, la valériane et la prêle — les préparations stimulent, selon Steiner, les forces vitales du sol et des plantes.
Il existe deux types de préparations bio-dynamiques : un pour le sol et les plantes, l’autre pour les fumiers et composts. Les préparations numérotées 500 et 501 sont pour le sol et les plantes, celles numérotées de 502 à 507 visent une amélioration de la qualité biologique des fumiers et composts. Ces préparations sont très spécifiques : ainsi, la préparation 500 est élaborée à partir de bouse de vache : elle stimule la vie du sol, la vie microbienne, l’enracinement, c’est-à-dire le domaine hypogée. La 501 est à base de silice, elle participe au domaine épigée, à la vie aérienne de la plante, à l’assimilation chlorophyllienne, elle renforce sa santé ; en conséquence, elle agirait « sur la qualité, l’arôme et la conservation de l’aliment » [65]].
Ces préparations sont aussi censées favoriser, en outre, un équilibre entre différentes forces cosmiques et terrestres, ainsi qu’une pédofaune et une pédoflore plus diversifiées et plus abondantes, ainsi, enfin, qu’un meilleur enracinement et un développement plus harmonieux des plantes cultivées. Par le biais d’une rhizosphère mieux développée, ces facteurs contribuent, selon l’auteur, non seulement à un meilleur équilibre nutritionnel et sanitaire de la plante, mais encore à une meilleure qualité gustative et alimentaire des récoltes. Ces pratiques et remèdes, présentés comme « nouveaux », aident aussi à freiner le développement des adventices et des parasites. Par un travail organisé dans la mesure du possible en fonction des multiples influences cosmiques supposées - solaires, lunaires et planétaires - ces préparations, même employées à dose homéopathique, visent également à réduire les problèmes de maladies et d’adventices dans les cultures, ainsi qu’à améliorer la qualité des produits récoltés.
Mais il est aussi important de comprendre que le rôle de l’agriculteur se transforme profondément. L’école bio-dynamique est une sorte de spiritualité de la nature où les gestes de l’agriculteur sont assimilés à des opérations sacramentelles efficaces : l’agriculteur bio-dynamiste sérieux serait promu au rang de prêtre ou de bon magicien. Le lecteur aura sans doute du mal à comprendre le passage suivant, mais il faut malgré tout le citer longuement car il propose une perspectice sur l’articulation faite par Steiner entre la nature, la « Force » d’un certain « Christ Cosmique », l’homme, et le travail agricole bio-dynamique. Dans la dernière section de notre seconde partie nous tenterons de dégager les grandes lignes de cette vision du cosmos et de l’homme :
« L’évolution de l’homme depuis ses origines primordiales jusqu’au point où il atteint la conscience du Moi, ce qui l’amène éventuellement à devenir un membre des hiérarchies spirituelles, forme le fil conducteur de l’enseignement de Steiner sur la finalité et la destinée de la Terre. L’homme est incapable d’accomplir cette tâche avec ses propres forces ; mais au moment crucial du mystère du Golgotha, le Christ est venu sur cette terre de façon à donner à l’homme le complèment de puissance nécessaire pour s’accomplir en tant que Moi. Il est possible de considérer que la « Potentialité du Moi », qui était pour nous, au départ, une énigme, n’est pas autre chose que la « Force du Christ Cosmique », sans laquelle nous ne pouvons parvenir à la véritable égoïté. Avec ceci dans l’esprit, il devient possible de comprendre plus facilement ce que Steiner dit à propos de la nourriture du cerveau humain. Et alors surgit une image encore plus sublime de la ferme. Celle-ci apparaît comme une individualité vivante, dans laquelle cette Force circule. N’étant pas utilisée par les animaux, elle est rejetée dans leur fumier puis absorbée par les plantes, imprégnant les aliments qui en proviennent. C’est là le plus important des cycles que l’agriculteur doit favoriser et stimuler en toutes circonstances par ses pratiques. C’est là la Force indispensable pour donner à la nourriture le pouvoir de renforcer la volonté de l’homme. On peut découvrir là, également, un nouvel aspect de la préparation 500. Le fumier, dans la corne de vache qui joue le rôle de réflecteur et de condensateur, est placé en terre durant l’hiver. Sous cet éclairage, la pulvérisation de la 500 devient plus qu’une pratique agricole bienfaisante ; il s’agit d’une sorte d’acte sacramental et l’agriculteur devient un prêtre » [66].

Après cette introduction à la vaste perspective embrassée par Rudolf Steiner, découvrons un autre groupe de fondateurs de l’agriculture biologique. Egalement germanophones, Maria et Hans Müller, rejoints par Hans Peter Rusch après la seconde guerre mondiale, ont fondé le courant organo-biologique. Dans ce mouvement, l’influence de la bio-dynamie se fera sentir, mais elle ira déclinant avec les années.

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Hans et Maria Müller, et Hans Peter Rusch : l’agriculture organo-biologique

2Les grandes lignes de la vie du couple Müller2

Maria Bigler et Hans Christian Müller sont nés en Suisse, respectivement en 1894 et 1891. Ils grandissent chacun sur des fermes de l’Emmental, une région proche de Bern. Ils se marient en 1914.
Maria Müller a suivi une scolarité dans une école d’horticulture et de gestion de la maison. Après avoir donné naissance à un fils, elle effectue une étude intensive de la littérature existante sur les sujets des régimes alimentaires, de la santé et de l’agriculture. À partir de 1933, elle commence à enseigner cette connaissance dans la petite école ménagère du Möschberg. À partir des années 1940, recherchant la littérature disponible sur l’agriculture organique, et la lisant la nuit, elle en discute le contenu avec son mari. Elle essaye de mettre en pratique la connaissance acquise sur son propre jardin et sur celui du Möschberg. Juste avant sa mort en 1969, est éditée sa publication Instructions pratiques pour l’horticulture organique, un travail couronnant une vie consacrée à la connaissance et à l’expérimentation dans les domaines de la santé et de l’agriculture biologique.
Hans Müller étudie à Hofwil, près de Berne, pour devenir instituteur. Après avoir enseigné pendant trois ans, il commence à étudier la biologie, jusqu’à obtenir, en 1921, un doctorat en botanique, à l’Université de Bern. Mais c’est l’agriculture qui va demeurer au cœur de sa vie. Fils d’agriculteur, Müller a une expérience directe des difficultés des paysans depuis la Révolution industrielle, d’autant plus qu’il est influencé par l’exemple charitable de sa mère, laquelle a eu sept enfants naturels et a élevé, en plus, quatorze orphelins.

Power Point de la soutenance de la thèse d'Yvan Besson -  PowerPoint - 242 ko

Fig. n° 04 – Hans et Maria Müller (1891-1988 et 1894-1969) [67].

C’est ainsi que le projet qui va orienter toute la vie d’Hans Müller, en collaboration avec son épouse, consiste à se battre, par presque tous les moyens [68], pour maintenir les petits paysans, particulièrement en cherchant à leur assurer l’indépendance économique. Il cherche à limiter les intrants industriels dans les fermes, à développer la qualité [69], ainsi que quelques cultures commerciales rémunératrices [70], afin les paysans n’aient pas à aller travailler loin de chez eux, tout comme il travaille à la maîtrise de la mise sur le marché des denrées agricoles par les producteurs eux-mêmes. Après la seconde guerre mondiale, l’agriculture biologique, sous le nom d’agriculture « organo-biologique », entre, assez logiquement, dans sa démarche. Critiqué pour son style « autoritaire », il garde une influence décisive sur le développement de l’agriculture biologique suisse, jusqu’à la création de l’IRAB [71], en 1972, à laquelle il ne participa pas. Hans Müller est décédé en 1988.

2Maria et Hans Müller, un combat pour les libertés paysannes2

Hans Müller se soucie d’abord de l’agriculture comme du groupe social des paysans, avant d’intégrer, plus tard, dans sa démarche, l’agriculture biologique. Ses références à l’humain, au christianisme, à la patrie, à la liberté, indiquent que son projet est culturel, voire philosophique, avant d’être technique. Sa démarche personnelle passe tout d’abord par l’action sociale et politique. Engagé et élu au sein d’un parti politique, il mène aussi, à partir de 1926, des activités d’éducation populaire, au sein de groupes de paysans et paysannes qu’il contribue à créer et à motiver. Pendant les années où il est instituteur, il s’occupe également de transformation de pommes en jus sans alcool, en réaction aux tendances alcooliques de son père. Il s’engage, en 1923, dans un mouvement contre l’alcoolisme paysan, nommé « Verein abstinenter Schweizerbauern » [72]. Mais il est également, très tôt, engagé dans la politique « institutionnelle ». En 1918, issu d’une scission au sein du parti libéral Suisse, le « Bauern Gewehrbe und Burger partei » est créé. Le « parti artisan-paysan-bourgeois (ou citoyen) » est une sorte de parti populaire, selon Werner Scheidegger. Hans Müller en est membre dès le début. […] Ce parti a eu, certaines années, la majorité absolue dans le canton de Bern » [73]. En 1927, surtout préoccupé par les questions culturelles, il devient directeur de formation dans son parti politique [74]. Il est élu au Conseil fédéral suisse en 1928, en tant que représentant de son parti. Pour développer son activité culturelle, il lance la construction de la maison du Möschberg en 1932, ainsi que ses journaux, Le Jeune Paysan Suisse, en 1935, et Kultur und Politik (Culture et politique), un peu plus tard. Au Möschberg, avec Maria Müller, il y a une grande activité de cours, portant surtout sur des questions culturelles : famille, culture, religion, politique [75].
A cette époque là, la crise de 1929 révèle les contradictions du mouvement de la société sous l’emprise d’une organisation industrielle [76]. Müller propose des solutions originales, comme le développement d’une agriculture de qualité. Il est en opposition avec la ligne officielle de son parti, qui propose une politique monétaire. Dans son opposition, il rejoint celle des socialistes. En 1935, son parti ne supporte plus d’avoir l’opposition de Müller en son cœur : il est évincé. Une petite minorité, de 10 à 20 % des adhérents, forme les « Jungbauern », et le suit jusqu’en 1946, date à laquelle il quitte ses fonctions de député au Conseil Fédéral. Durant quelques années de la décennie 1930, selon Peter Moser, lui et le mouvement Jung Bauern collaborent avec des syndicats ouvriers socialistes. Mais également, d’après Werner Scheidegger, ils collaborent aussi directement avec les socialistes et d’autres petits groupes.
A partir de 1936, la crise économique a changé de figure, elle est allée en se terminant. Le parti socialiste commence à modifier ses rapports avec les Jungbauern. Les socialistes « avaient compris que les Jungbauern ne représentait pas la majorité » [77]. Le parti socialiste dit à Müller que « paysans » et « socialistes » n’allaient pas ensemble. Lui maintient que « si », en arguant qu’ouvriers et paysans étaient des producteurs manuels… Cela ne suffira pas : « en 1938-1939, les socialistes changent de tactique et font alliance avec les bourgeois » [78]. Avec la baisse d’acuité de la crise économique et l’imminence de la guerre, les priorités changent et les questions agricoles et paysannes passent au second plan. S’ouvre alors pour le mouvement politique de Müller une période dramatique qui lui sera fatale.
Lorsque les socialistes arrêtent leur collaboration avec le parti de Müller et font alliance avec les bourgeois, le « mouvement Jung Bauern se trouve alors complètement isolé, il se tourne vers la droite, et même vers les nazis. Müller aussi a sympathisé avec les nazis, pendant deux ou trois ans, entre 1937-1938 et 1938-1939. Après 1943, le mouvement Jung Bauern est complètement discrédité ». Après la guerre, il périclite. Pour l’historien Peter Moser, c’est la cause de l’abandon de la politique par Müller [79].
En 1946, Müller réagit et fonde la coopérative de producteurs de Galmiz [80]. Quelques années plus tard, avec Hans Peter Rusch, il lance son mouvement dans l’agriculture biologique. Hans Müller a continué à travailler pour la coopérative de Galmiz et à donner des cours à des agriculteurs jusqu’à sa mort. Avant de présenter H.-P. Rusch, les grandes lignes de ses recherches biologiques, et sa collaboration avec Müller, découvrons un aspect par rapport auquel cette collaboration va permettre au mouvement organo-biologique de se distancier, l’influence de l’agriculture bio-dynamique.

2Le rôle de la biodynamie dans le développement de l’agriculture organo-biologique de Müller2

C’est surtout après la 2e guerre mondiale que se présente en Suisse un intérêt renforcé, et une nouvelle impulsion, pour l’agriculture biologique. Des horticulteurs fondent, en 1947, l’association Suisse pour l’Agriculture Biologique, à laquelle se rallient de petits jardiniers amateurs. A cette période, les Jung Bauern, ayant créé, en 1946, la coopérative de construction et recyclage [81] « Heimat » (Patrie), à Galmiz, commencent à se rapprocher plus fortement de l’Agriculture Biologique. Lors de la fondation de l’AVG, l’agriculture biologique était un sujet à peine abordé ; au travers de la coopérative, on veut surtout aboutir à des débouchés commerciaux nouveaux et sûrs. Cependant, des représentants isolés, comme le vice-président Gottfried Etter, s’intéressent déjà, depuis quelques temps, à cette méthode, et mettent en place des préparations de type biodynamique, comme la Valériane et l’Achillée, pour améliorer la fermentation dans les tas de compost. Les 19 et 20 juillet 1947, des membres du mouvement des Jeunes Paysans font un compte-rendu, au Möschberg, de leurs observations et expériences avec l’Agriculture Biologique. Selon Peter Moser, on peut supposer qu’au milieu des années 1940, au sein du mouvement des jeunes agriculteurs Jung Bauern, d’autres paysans se sont préoccupés de l’agriculture biologique.

Maria Müller-Bigler, l’épouse d’Hans Müller, horticultrice expérimentée, qui exerce depuis 1932 en tant que gérante de l’école hôtelière de Möschberg, joue un rôle important pour le développement et la recherche des méthodes culturales, au sein du mouvement « Paysans de la Patrie » (autre appellation des Jung Bauern). Maria Müller avait d’ores et déjà pris connaissance de la littérature, (Howard, Steiner), et examine l’idée d’une « communauté de vie biologique » ; elle se laisse inspirer, pour son jardinage au Möschberg, de l’expérience des méthodes bio-dynamiques. Ensemble, avec le pasteur zürichois Edmund Ernst [82], ils font des méthodes de culture biologique un thème de débat pour la 2e moitié des années 40. Edmund Ernst, qui écrit pour le journal zürichois Ausgleich (La balance), vient d’un mouvement de travailleurs évangéliques, en contact avec les Jung Bauern, mouvement auquel il adhére durant la crise du début des années 1940. Il s’engage jusqu’à sa mort, au printemps 1953, pour la recherche et le développement de l’agriculture biologique.
Il est théoriquement possible d’utiliser les méthodes bio-dynamiques sans comprendre dans son intégralité l’idéologie de l’anthroposophie. Mais pour un perfectionnement sérieux, une acceptation fondamentale de cette idéologie est incontournable. Hans et Maria Müller, et la plupart des jeunes agriculteurs qui suivent Hans Müller, partagent un intérêt commun pour ces bases anthroposophiques, en raison de leur adhésion à la religion chrétienne protestante et des passerelles existant entre le culte réformé et la religiosité chrétienne-ésotérique fondée par Steiner [83]. Les relations et l’évolution des relations entre le mouvement Müller et l’agriculture anthroposophique sont donc hésitantes. Avec Edmund Ernst, le couple Müller cherchent des possibilités de perfectionner les méthodes culturales qui pourraient être pratiquées sans accessoires mystiques, dans une forme aisément réalisable par le paysan. Avec l’appellation agriculture « organo-biologique », ils se démarquent bientôt de l’orientation bio-dynamique [84].

2Hans Peter Rusch : de la gynécologie à l’agriculture biologique2

Hans Peter Rusch est né le 28 novembre 1906 à Goldap, en Prusse orientale (Allemagne). Il fait des études de médecine à l’Université de Giessen, qu’il termine en 1932. Docteur en médecine, il a alors pratiqué la gynécologie pendant treize ans au sein de l’hôpital universitaire. Alors qu’il vient d’être habilité à enseigner la gynécologie et l’obstétrique à l’université, la guerre éclate ; il s’engage volontairement dans l’armée [85]. Il sert, en tant que médecin militaire, en Sicile et en Crète. Il quitte l’armée en 1946. Il devient médecin dans une clinique spécialisée sur le traitement du cancer, à Lehrbach. Il entreprend également des recherches avec le docteur A. Becker, bactériologue. Il étudie la fonction des bactéries dans le but de développer de nouvelles médecines.

Fig. n° 05 – Hans Peter Rusch (1906-1977) [86].

A la même époque, il ouvre un cabinet de médecine à Frankfort (RFA). Ses recherches sur la dégénération de la flore bactérienne des muqueuses, induites de son expérience de gynécologue, vont le mener au problème de la qualité de l’alimentation, et par là, à l’agriculture biologique. Dès lors, et jusqu’à sa mort, suite à une conférence donnée en Suisse et à sa rencontre avec le patron des Jeunes Paysans, Rusch va travailler avec le mouvement Müller. Son statut et ses recherches de scientifiques, plus que sa théorie du cycle de la substance vivante et ses tests microbiologiques sur la fertilité des sols, constituent un appui certain pour la confiance en soi du mouvement organo-biologique et sa transition vers une agrobiologie plus en phase avec la culture occidentale contemporaine, préparant ainsi sa reconnaissance étatique. Ses travaux agrobiologiques sont rassemblés principalement dans l’ouvrage La fécondité du sol, Pour une conception biologique de l’agriculture, publié d’abord en Allemagne, en 1968. Hans Peter Rusch est décédé le 17 août 1977 dans le sud de la France [87].

2La collaboration Rusch-Müller et les principes de l’agriculture organo-biologique.2

Au cours de ses recherches médicales [88], Rusch en vient à attribuer la cause du dysfonctionnement des flores des muqueuses à l’utilisation croissante des antibiotiques et à la baisse de la qualité nutritive des aliments. A partir de là, il engage un travail sur la relation entre qualité nutritive et santé humaine. En 1950, il développe le concept du « cycle des bactéries », comme étant « un principe de vie » [89]. L’évolution de ce concept en fait « la loi du maintien des substances vivantes » [90]. En 1952, dans un article du Paysan suisse [91], Hans Peter Rusch prend position contre les engrais minéraux de synthèse. Dès lors, son nom circule dans le milieu de l’agriculture biologique suisse naissante. Hans Müller entre en contact avec lui cette même année, suite à une conférence que Rusch donne à Bern sur le thème de la formation de l’humus.
A partir de 1952, Hans Peter Rusch s’engage dans une coopération avec Hans Müller, lequel cherche des conseils à propos de questions relatives à l’agriculture biologique. Les deux hommes se mettent d’accord sur l’intérêt d’avoir un laboratoire d’étude microbiologique du sol. Hans Peter Rusch tente de mettre au point une méthode bactériologique d’étude du sol. Ces examens de laboratoire, appelé, couramment « Test Rusch », financés par la coopérative AVG Galmiz, ont pour objectif d’évaluer et de suivre la fertilité des sols des fermes. Avant d’aller plus loin sur cette question du « Test Rusch », notons les autres activités de Rusch pour les agriculteurs biologiques : il donne régulièrement des conférences à l’école du Möschberg, et participe aux visites et consultations des fermes biologiques qui sont organisées. En outre, Rusch publie, dans chaque édition de Culture et politique, un article sur ou autour de l’agriculture biologique. En ce qui concerne les analyses de sol, on en attend des repères pour confirmer ou réorienter les pratiques culturales. Mais il semble que l’objectif n’est pas atteint. Selon le docteur Volker Rusch, le fils d’Hans Peter Rusch, qui a repris le travail de microbiologie de son père, le « Test Rusch », quoique apparemment pertinent sur un strict plan scientifique, n’est pas significatif pour les agriculteurs. Il semble qu’il ne permet pas un diagnostic précis, susceptible de déterminer des interventions spécifiques des agriculteurs sur leurs terres. Cette conclusion, ainsi que le coût financier fort élevé des tests mis au point [92], amènent Volker Rusch a abandonné l’approche de son père et l’étude des échantillons de sol des agriculteurs du mouvement Müller.
D’autre part, les théories d’Hans Peter Rusch sur le phénomène de la vie, même si elles ont indiscutablement unifié le mouvement de Müller [93], semblent, aussi, avoir compliqué le développement de l’agriculture biologique. Un exemple caractéristique de ce problème réside dans son approche centrale du « cycle de la substance vivante ». Les termes et la portée de la controverse autour de « la substance vivante » seront présentés dans les parties suivantes de ce travail.
Au-delà de la théorie générale ruschienne, les principes techniques de l’agriculture organo-biologiques apparaissent relativement plus simples que ceux des mouvements howardiens et steineriens, notamment en orientant vers une agriculture sans compost ni labour. Le compostage en tas, critiqué par Rusch, n’occupe qu’une place accessoire dans la méthode : « le fumier n’est composté qu’en attendant de pouvoir l’épandre sur le sol, quand ce dernier n’est pas libre ; la durée du compostage est aussi courte que possible » [94].

L’essentiel de la méthode vise la fertilisation organique :

* Le compostage de surface et le mulching. On cherche à éviter au maximum que le sol ne reste dénudé, même en hiver. Les fumiers et déchets végétaux sont épandus et enfouis seulement à quelques centimètres de profondeur, afin d’éviter la perturbation des couches du sol, et cela juste quelques semaines avant les semis ou plantations.

* La pratique des engrais verts. Elle est développée autant que possible, entre deux cultures lorsque l’intervalle est suffisant, ainsi que dans les cultures pérennes et certaines cultures annuelles.

* L’usage de poudre de roches faiblement solubles. Il s’agit d’une fumure minérale qui se ne « court-circuiterait » pas la vie du sol pour alimenter les plantes. L’idée goethéenne de « métabolisme originel » sert aussi à justifier les « roches primitives » utilisées. D’autre part, il est autorisé de recourir à des scories de déphosporation pour corriger les sols acides ou à du patentkali pour les sols basiques.

* Le travail du sol en surface. Idéalement, Rusch et Müller recommande de ne jamais travailler le sol à plus de 8-12 cm de profondeur. Mais les difficultés avec les adventices conduiront certains agriculteurs du mouvement à recourir occasionnellement au labour ; plus tard, des jeunes du mouvement développeront le désherbage thermique, contre l’avis d’Hans Müller.

* Le recours à des préparations à base de culture de microorganismes. Le « ferment d’humus Symbioflor », une préparation de microorganismes développée par Hans Peter Rusch et déposée sous une marque commerciale, est proposé aux agriculteurs pour améliorer la vie des sols agricoles.

Passons maintenant à une présentation de la vie et de l’œuvre du fondateur connu le plus tardivement en France, bien qu’il ait mis au point sa méthode dès le milieu du XXe siècle : Masanobu Fukuoka.

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Masanobu Fukuoka et l’agriculture sauvage

2Biographie de Masanobu Fukuoka.2

Masanobu Fukuoka est né en 1913 au Japon. Il vit encore sur la ferme de ses parents, dont il a pris la suite. La ferme domine la baie de Matsuyama, dans l’île de Shikoku, la plus petite des quatre îles principales de l’archipel japonais [95]. Il reçoit une formation de microbiologiste [96]. En tant qu’ingénieur, il travaille en laboratoire, comme spécialiste de phytopathologie, jusqu’à la seconde guerre mondiale. Il est d’abord en poste à la Division de l’Inspection des Plantes pour le Bureau des Douanes de Yokohama. A partir de l’âge de vingt-cinq ans, Masanobu Fukuoka se met à se poser de plus en plus de questions sur la valeur réelle de ses connaissances et sur la pertinence de l’agriculture chimique. Il en vient à formuler des questions qui remettent en cause l’idée que l’agriculture chimique soit un véritable progrès par rapport à l’agriculture traditionnelle. Il traverse ce que l’on appelle, aujourd’hui, « une crise existentielle ». Il vit plusieurs mois assez désemparé, livré à des questionnements et à des méditations philosophiques, inspirés de ses racines culturelles (bouddhisme zen, taoïsme, shintoïsme). Ses amis ne le comprennent plus.
L’idée de base de sa méthode « lui vient un jour qu’il passe par hasard dans un ancien champ ni utilisé ni labouré depuis de nombreuses années. Il y voit de magnifiques pieds de riz poussant à travers un fouillis d’herbes » [97]. En 1938, ne voulant pas s’en tenir à des idées, et ayant l’opportunité d’un lieu pour pouvoir les tester, il démissionne de son poste et s’en va vivre dans une hutte, située dans une plantation de mandariniers de son père. Il décide de consacrer sa vie à l’agriculture, en testant ses idées sur le « non-agir ». Il applique cela aux mandariniers de son père, lesquels étaient taillés jusque-là : c’est un échec [98]. La guerre éclate, il se range aux vœux de son père, accepte un poste à la Station d’Essai de la Préfecture de Kochi, où il devient Directeur de la Division de l’Agriculture Scientifique. Mais il ne cesse pas, pour autant, de travailler à ses recherches personnelles : « je m’employais à augmenter la production alimentaire en temps de guerre, mais surtout, je réfléchissais sur la relation entre agriculture scientifique et naturelle. La question qui m’occupait était de déterminer si oui ou non l’agriculture naturelle pouvait tenir tête à la science moderne » [99]. A la fin de la seconde guerre mondiale, il retourne définitivement poursuivre ses recherches sur la ferme familiale.

Fig. n° 06 – Masanobu Fukuoka (1913-) [100].

Finalement, il met au point une conception et une pratique globale et originale de l’agriculture, alternative, à la fois à l’agrochimie moderne et à l’agriculture traditionnelle de son pays. Sa méthode d’agriculture s’appelle, selon les traductions, « agriculture du non-agir », « agriculture naturelle », « agriculture sauvage ».
Il parvient à confirmer ses intuitions sur la valeur d’une intervention artificielle minimale en agriculture. Quelques années après la seconde guerre mondiale, satisfait des résultats de sa méthode, il cherche à la faire connaître. De nombreux visiteurs et stagiaires viennent sur sa ferme, et, parmi eux, de nombreux chercheurs issus des différents « départements » de la recherche agronomique « moderne ». Ces chercheurs « officiels » constatent les résultats étonnants de Masanobu Fukuoka mais ne cherchent pas, en général, à aller plus loin, pour, par exemple, réorienter leurs recherches et méthodes de travail. Néanmoins, Masanobu Fukuoka continue à communiquer, en se rendant dans des colloques, à la télévision, en accordant des interviews à des journalistes, en écrivant des articles. Bien qu’il ait une large audience au Japon, - il est à l’origine d’un large retour des vergers sur couvert végétal dans son pays -, il n’a pas connu la reconnaissance publique mais, bien plutôt, des contraintes et des entraves de l’Etat japonais (confiscation, pendant une dizaine d’années, d’une variété de riz qu’il avait sélectionné).
C’est en 1978, grâce à son livre intitulé The one straw revolution [101], que Masanobu Fukuoka commence à être mondialement connu. Ainsi, à partir de 1979, il va voyager un peu partout. Il va tout d’abord aux USA, où il rencontre notamment le responsable du Département des Déserts des Nations Unies. Cette rencontre va être décisive pour la suite de son parcours. En effet, ce fonctionnaire de l’ONU lui demande si sa méthode peut changer le désert d’Irak. Il invite Masanobu Fukuoka à développer une méthode pour faire reverdir les déserts. D’abord impressionné, - « je n’étais qu’un pauvre fermier sans pouvoir ni connaissances » -, il en vient à accepter le défi : « à partir de ce moment, j’ai commencé à penser que ma tâche est de travailler sur le désert » [102]. Il va ensuite en Europe, et s’attache à enseigner l’application de ses méthodes en Thaïlande, aux Philippines, en Inde, en Afrique (1985). Il cherche particulièrement à faire la démonstration de ses méthodes dans les zones désertiques. Dans ce cadre, son objectif est de faire reverdir les déserts. La première expérience à grande échelle de sa méthode de lutte contre les déserts et la désertification a démarré en Grèce, en mars 1998.
Masanobu Fukuoka a reçu en 1988 le prix « Magsaysay », l’équivalent du prix Nobel de la paix en Extrême-Orient, « pour sa contribution mondiale au bien-être de l’humanité » [103].
Aujourd’hui, il continue à diffuser son travail, basé sur des idées qu’il a mis au point et appliqué il y a déjà un demi-siècle. Son influence sur l’agronomie ne cesse de s’étendre, quoiqu’une reconnaissance explicite du caractère pionnier de son œuvre, notamment pour le développement des « techniques culturales simplifiées » (TCS), ne soit pas toujours au rendez-vous.

2Les principes de l’agriculture naturelle de Masanobu Fukuoka.2

A partir du moment où il a maîtrisé son système d’agriculture simplifiée, Masanobu Fukuoka n’a cessé de « chercher à démontrer la validité de cinq principes majeurs : pas de labourage, pas d’engrais, pas de pesticides, pas de semailles et pas de taille. Pendant les nombreuses années écoulées depuis, [il] n’a pas douté une seule fois des possibilités d’une agriculture naturelle qui renonce à toute intervention et à tout savoir humains » [104]. Devant une telle ambition, on essaiera ici, seulement, d’expliciter un peu ces cinq principes, en relevant quelques cas où l’auteur lui-même y déroge. Quant à la question philosophique de la possibilité du renoncement à toute intervention et à tout savoir humain dans le développement agricole, on y reviendra plus spécifiquement aux §3431 et 424, avec quelques réflexions relatives au contexte culturel et aux enjeux contradictoires de cette hypothèse fukuokienne.

* L’agriculture sans labour. Masanobu Fukuoka sème directement ses céréales – le riz, notamment - sur un couvert permanent de légumineuses, souvent du trèfle blanc [105].. Pour que ses semences ne soient pas étouffées par la légumineuse ou les adventices, il inonde son champ, pour freiner le couvert végétal. Il vide ensuite sa rizière pour semer [106]. Egalement, il remet sur la parcelle toutes les pailles de la récolte précédente. Il sème, alors, dans cette litière de matières organiques. Dans le cas où le sol serait trop nu, où les graines seraient exposées aux oiseaux, ou pour un hivernage des graines, il utilise et préconise d’enrober les semences dans des boulettes d’argile [107] ou de calcium. Dans certains cas, il autorise un labourage léger « à cinq centimètres environ » [108].

* Cultiver sans engrais. Masanobu Fukuoka considère qu’il est quasiment inutile de préparer du compost ou d’apporter des amendements. Il épand, parfois, quelques fientes de poules [109]. En revanche, il remet aux champs toutes les pailles. En s’appuyant sur l’observation de la nature sauvage, il considère qu’un champ aussi peu travaillé que possible, - ce qu’il recherche assidûment dans sa démarche -, auquel on remet la majeure partie de la matière organique qu’il a produite la saison précédente, voit sa fertilité augmenter [110]. A la différence d’Howard qui a beaucoup travaillé pour améliorer les techniques de compostage, M. Fukuoka se contente d’un compostage de surface, sans enfouissement. Si Howard veut faire le maximum pour la fertilité et les rendements en ayant recours à un compostage sophistiqué, M. Fukuoka se satisfait d’une augmentation de la fertilité plus naturelle et plus économe en travail. Néanmoins, il ne se refuse pas à l’épandage limité [111] de fientes de canards ou de poules, pour fournir de « l’engrais animal qui aide à décomposer la paille » [112]. Enfin, on retiendra que, pour M. Fukuoka, la forêt et les éléments nutritifs de son humus, sont bien la base d’un sol fertile et de la réussite de l’agriculture. Pour lancer une ferme fukuokienne il faudrait ainsi s’assurer de la proximité d’une réserve d’humus : trouver un site près d’un « bois naturel » ou en faire pousser un [113].

* S’abstenir des pesticides. Au premier abord, M. Fukuoka peut apparaître comme un agriculteur Bio « classique » avec ce principe. Or, aujourd’hui, certains pesticides « écologiques » ou certains produits de synthèse sont exceptionnellement autorisés dans la législation européenne de l’agriculture biologique. M. Fukuoka, comme Albert Howard, est plus puriste. Pour Howard, les maladies sont des professeurs qui indiquent à l’agriculteur qu’il fait une erreur dans ses pratiques : il doit corriger en conséquence. M. Fukuoka, toujours plus simple, considère que les maladies ou les invasions de prédateurs se régulent d’elles-mêmes, pour peu que la ferme soit dans un environnement naturel préservé : la croissance de la population de prédateurs des cultures engendre spontanément celle de leurs propres prédateurs. Tout finit par rentrer dans l’ordre, moyennant une perte faible à la récolte. En ce qui concerne la prolifération des adventices, M. Fukuoka, dans ses tâtonnements successifs, a relevé plusieurs façons de les contrôler, dont l’inondation périodique, le semis d’un couvert végétal, le paillage, et le semis très précoce, « pendant que la moisson précédente mûrit encore » [114].

* Le semis direct. Inutile, pour Masanobu Fukuoka, de mettre les graines en terre. Il dit n’avoir jamais vu une graine suffisamment faible pour ne pas être capable de s’implanter d’elle-même. Si les conditions sont trop dures, au désert par exemple, il recommande ses boulettes protectrices. Celles-ci protègent les graines des prédateurs mais aussi du soleil, et constituent une sorte de premier terreau, en attendant des pluies suffisantes pour déclencher la germination. Mais dans les conditions des champs de sa ferme, la structure souple et riche en déchets végétaux de la surface du sol ressemble à l’humus des forêts : l’implantation des semences n’est pas difficile.

* Ne pas tailler les arbres et plantes. La taille modifie l’organisation naturelle des tiges ou des branches des arbres. Spontanément, les branches des arbres se disposent idéalement pour capter le maximum d’énergie solaire. La taille amenuise la capacité de photosynthèse. Ou bien il faudrait la répéter régulièrement, pour éviter ce problème, ou bien la taille ponctuelle crée des zones du branchage artificiellement ombragées, situation susceptible de favoriser les maladies. Masanobu Fukuoka reproche également à la taille visant à avoir de gros fruits d’enclencher une production irrégulière d’année en année, alors qu’un arbre naturel donne des fruits, de calibres variables [115], presque chaque année. Néanmoins, il suggère, le cas échéant, « une taille correctrice minimale, ne visant qu’à rapprocher l’arbre de sa forme naturelle », tout comme, éventuellement, un palissage, dans le même esprit, des jeunes fruitiers.

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Conclusion de la premiere partie.

Mis à part Rudolf Steiner, fils d’un fonctionnaire des chemins de fer austro-hongrois, les autres fondateurs ont tous eu une expérience familiale et personnelle directe de l’agriculture paysanne traditionnelle. Il faudrait excepter aussi le médecin et biologiste Hans Peter Rusch. Cependant, son œuvre de théoricien de la biologie, à la différence de celle de Rudolf Steiner, n’a pas été reçue telle qu’elle par les agriculteurs du mouvement Müller : comme nous le verrons, elle sera filtrée, retraduite, interprétée par Maria Müller et Hans Müller, dans leurs publications respectives et dans leurs conseils aux agriculteurs.
L’importance de ces racines paysannes a sans doute contribué à une réception bien plus positive de la tradition agricole qu’elle ne l’est dans l’agrochimie « de rupture » qui a été celle de Liebig. Ces racines auront aussi plus facilement donné une conscience vive de l’aliénation des paysans dans le monde moderne, des hommes et des femmes toujours plus exploité(e)s économiquement, dans le même temps que l’agronomie a négligé de plus en plus la terre en tant que matrice de vie. Mais ces enfants de paysans et paysannes se sont outillés pour lutter à armes égales avec un mouvement de civilisation tendant à les éradiquer [116] : tous ont fait de brillantes études, obtenant de hauts diplômes (Rudolf Steiner, Hans Müller, et Hans Peter Rusch sont docteurs – en philosophie, botanique, et médecine), parfois dans des écoles prestigieuses (l’Université de Cambridge pour Howard). Sans préjuger du rôle de ces études dans l’élaboration de la pensée agrobiologique [117], nous pouvons retenir que ces cursus ont permis aux fondateurs d’êtres plus à même de déchiffrer et de contrer les discours et stratégies des institutions et industries gouvernant l’évolution dominante de l’agriculture au XXe siècle.

Citons, enfin, les deux principes les plus consensuels des fondateurs. Le premier, directement critique de l’agrochimie, dit qu’il faut nourrir le sol pour nourrir la plante. Le second, trait fondateur du holisme agrobiologique, énonce qu’un sol fertile donne des plantes, des animaux, et des êtres humains en bonne santé. La dénonciation de l’oubli et de l’exploitation sans borne du sol, ainsi que la recherche d’une agriculture capable de nourrir les hommes tout en entretenant le donné de la fertilité naturelle, sont ainsi au centre de tous les questionnements agrobiologiques. Mais ce questionnement ouvre dans de multiples directions, tant socio-économiques que culturelles et philosophiques, lesquelles recoupent, pas toujours très clairement, le questionnement écologique et agronomique. Procédant du général au particulier, nous allons d’abord resituer l’agriculture biologique au sein du vaste mouvement de la critique romantique de la modernité.

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[1Dans le Shropshire, près du Pays de Galles.

[2Dans son article sur la carrière d’Howard, Louise Howard insiste sur le fait que son mari eut des sujets d’études très vastes (cf. Howard L., Sir Albert Howard’s Career, in Soil and Health, Memorial number, 1948, p. 03-26.

[3Howard A., Testament Agricole, Pour une agriculture naturelle, Edition Vie et Action, Marcq-Lille, et CERAB, La Boissière-Ecole, 1971, 238 p. (1re édition anglaise : Oxford University Press, 1940), p. 37. (Référence souvent abrégée « T.A. » ou « TA » ci-dessous).

[5Howard A., Hop Experiments, 1904 (article disponible aux archives du Collège de Wye).

[6Howard A., Farming and gardenning for health or disease, Chapitre 1, Introduction. Cf. http://journeytoforever.org/farm_library/howard.html. Nous suivons l’édition en ligne de cet ouvrage d’Howard : la présentation par chapitres paginés séparément, sur le site Journey to forever, ne nous permet pas de donner les numéros de page de l’édition originale papier.

[7Howard A., The General treatment of fungoïd pests, Imperial Department of Agriculture from the West Indies, Pamphlet Series, n°17, 43 p., 1902.

[8Cf. Howard L.-E., Sir Albert Howard’s Carreer, in Soil and Health, Memorial Number, 1948, p. 03-26, p. 04.

[9Quand Howard arrive sur place, l’institut n’existe que sur le papier, mais une terre d’environ trente hectares n’était pas encore allouée, qu’il obtînt immédiatement.

[10Dont plusieurs résistantes à la rouille.

[11Albert Howard n’est pas le père de la théorie de la résistance aux maladies. Pour Louise Howard, il devait cette inspiration à Marshall Ward, l’un de ses professeurs à Cambridge. Howard a gardé, fortes dans son esprit, toutes les idées qu’il avait eut étudiant. En approfondissant les idées de Ward, il se demanda, tôt, ce qui se passerait si l’on n’intervenait pas face aux maladies. Les plantes cultivées ont-elles la même dynamique que les plantes sauvages ? Les maladies apparaissent-elles et « passent-elles » naturellement ? C’est au cours de son long travail en Inde qu’il testera ses théories et questions sous-jacentes. Le résultat, en faveur du patrimoine donné de la santé naturelle, est une incitation permanente à mettre les pratiques agricoles toujours plus en accord avec cette dynamique saine de la biosphère. Hans Peter Rusch et Masanobu Fukuoka relèveront également cette vérité. A propos de l’infulence de M. Ward, Gregory Barton précise : « Howard studied under Marshall Ward, a man with a catholic intellect that made him a fit successor to his mentor, Thomas Henry Huxley, the popularizer of Charles Darwin » (cf. Barton G., Sir Albert Howard and the Forestry Roots of the Organic Movement, in Agricultural History, vol. 75, 2, 2001, p. 168-187, p. 171).

[12C’est aussi lors de l’observation du travail des paysans indiens qu’il apprendra à critiquer la monoculture et insistera sur l’intérêt des cultures mixtes ou associées, par exemple céréales-légumineuses. (Cf. T.A., p. 11-12).

[13Howard A., Farming and gardenning for health or disease, ibid.

[14Au cours de cette période, Howard, en insistant auprès de son administration de tutelle, parviendra à prendre en charge six paires de bœufs. Elément de la puissance ordinaire de l’agriculture indienne, la population bovine était cependant trop élevé pour la nourriture existante, ce qui faisait qu’il y avait fréquemment des maladies qui dévastait le cheptel des campagnes. Howard, grâce à son expérience agricole familiale, put bien sélectionner son bétail et organiser à son gré leur habitat, hygiène, gestion. Ce qui fit que, bien que plusieurs fois en contact avec des animaux malades, ses bœufs ne réagir pas à la maladie, exactement comme ses variétés de céréales.

[15Dès cette période, la qualité de son travail commence à être largement reconnue : il est élevé au grade de Compagnon de l’Empire Indien en 1914.

[16Cf. Howard A., Sir Albert Howard’s Career, op. cit. Louise Howard explique que son mari a traité de l’agriculture d’une région d’Inde, avant de démontrer que toute l’agriculture tropicale était un seul sujet, puis de terminer en montrant qu’agriculture tropicale et tempérée suivaient « un seul et même ensemble de lois ».

[17Une compréhension véritablement holiste, irréductible à l’addition de « savoirs » de spécialistes.

[18T.A., p. 38.

[19Ibid., p. 37. Près du tiers des pages de son maître livre sont consacrées à la technique et à l’évolution du procédé Indore.

[20Plusieurs fois, pour manifester publiquement la dimension collective de leurs recherches, les Howard pratiquèrent la « signature tournante » de leurs publications. Sydney et Béatrice Webb (1859-1947 et 1858-1943) contribuèrent au développement du socialisme en Grande-Bretagne. Sydney Webb fonda la Fabian Society en 1899 et dirigea le parti travailliste en 1915 (cf. Le Robert des noms propres, Article Webb Sydney).

[21L’aristocratie anglaise et la famille royale sont restées amies de la campagne. Il « subsiste dans les mœurs quelque chose de cette vieille alliance de la campagne et de l’aristocratie et une lancinante nostalgie de la campagne à laquelle John Milton empruntait les caractères de son Paradis perdu. La campagne ennoblit. Tout ce qui inspire le respect, tout ce qui prétend au prestige se doit de s’entourer d’un cadre agreste : imagine-t-on le palais royal sans un vaste parc, la cathédrale sans son close, l’université de Cambridge sans ses backs, un duc dépourvu d’une résidence campagnarde ? » (Cf. Moindrot, C., Villes et campagnes britanniques, Armand Colin, Coll. U, 320 p., 1967, p. 295)

[22Contrairement à une idée reçue, Rudolf Steiner n’est pas le pionnier de l’agriculture biologique. Ses travaux datent de la décennie 1920-1930, alors que les premiers travaux et résultats d’Howard, sans engrais chimiques, datent, comme nous venons de le voir, de la première décennie du 143dsiècle. Nous évoquerons aussi l’agriculture naturelle germanophone, qui trouve ses commencements dans les mouvements de Lebensreform, dès la décennie 1890.

[23Commentant l’évolution du travail de son mari, notamment autour du compostage, Louise Howard écrit : « As the years passed, an ever deeper view was gained of the complex character of all that makes up this, the second half of the Wheel of Life, which gradually led to a most comprehensive and an almost philosophic conception of natural law in the mind of the principal investigator, a conception which coloured his whole attitude to science and his place in human affairs, and which i twas one of his achievements to be able to impart to his followers » (Howard L.-E., Sir Albert Howard’s Carreer, op. cit., p. 16).

[24Howard ne semble pas s’être risqué à réduire la question de la santé des végétaux sauvages à ce critère.

[25« It is well known that healthy and vigorous trees have the power of protecting themselves in several ways when their bark is wounded. » (Cf. Howard A., The General treatment of fungoïd pests, 1902, op. cit., p. 21).

[26T.A., Introduction.

[27Dictionnaire Le Robert.

[28T.A., p. 02.

[29Farming and gardenning for health or disease, Chapitre 1, Introduction.

[30Son collègue George Clarke confirma amplement ses résultats : en augmentant le taux d’humus de sa station d’essai de Shahjahanpur, en adoptant de simples améliorations dans les pratiques culturales, ainsi que le recours à l’engrais vert, il fut capable de tripler les rendements de la canne à sucre et du blé.

[31Une perspective qui relativise l’importance de « la survie du plus fort » pour comprendre la dynamique du vivant (Cf. Pelt J.-M., La solidarité chez les plantes, les animaux, les humains, Fayard, Paris, 2004, 196 p.).

[32« In Nature animals and plants lead an interlocked existence. The connection could not be closer, more permanent, or more crucial. We can observe this partnership in operation in the forest, in the prairie, in marshes, streams, rivers, lakes, and the ocean. » (Cf. Howard A., The animal as our farming partner, Organic Gardening, Vol. II, n° 3, September 1947). Howard s’inspire de la « mixed farm », une association animaux-plantes qu’il a vu fonctionner avec succès sur la ferme familiale.

[33Testament agricole, p. 06-09 et 204-206.

[34Ibid., p. 206. Voir aussi les pages 171-203 et 206-208.

[35Steiner R., Une autobiographie, Ed. Alice Sauerwein, PUF, Paris, p. 20-21.

[36Xavier Florin nous précisa en entretien qu’il s’agit d’une autobiographie intellectuelle : elle relate uniquement ce que Steiner estima nécessaire à la compréhension de son parcours de « connaissance ». Cette autobiographie écarte les autres événements de sa vie car Steiner considéra qu’elle concernait sa vie privée et n’intéressait pas le lecteur. (Entretien avec Xavier Florin, Lanouaille (24), Octobre 2001). Nous pouvons alors nous demander s’il n’eut pas été plus légitime d’intituler autrement cet ouvrage. Par exemple, « Genèse et développement de mon œuvre » nous semblerait plus à propos. Cette remarque en appelle une seconde : Rudolf Steiner voulait-il vraiment faciliter la compréhension critique de sa démarche en écartant la plupart des événements non cognitifs de son Autobiographie ? Peut-on vouloir être philosophe en n’explicitant pas d’où nous est venu notre conception du monde ? Entre l’évacuation des motifs non directement cognitifs et le droit légitime au respect de la vie privée, il nous semble qu’il y a, dans la perspective (auto)biographique, un espace de la vie intermédiaire à éclairer, lequel relève en quelque sorte des choix professionnels : quels sont les motifs qui ont poussé Steiner à s’engager et à perdurer dans des recherches ésotériques et théoriques diverses ?

[37Steiner R., Autobiographie, 2 volumes, EAR, 1923-1925. Je souligne. Il faudrait analyser l’origine et le type d’épistémologie vers lequel tend l’approche qui parle d’un espace hors de l’homme et d’une sorte d’espace psychique dans l’homme (cf. §243).

[38Steiner R., Une autobiographie, op. cit., p. 27.

[39Cf. Steiner R., Une autobiographie, Ed. Alice Sauerwein, p. 60-61. Franz Brentano (1838-1917), philosophe et psychologue allemand, définit la conscience par son « intentionnalité » (« Toute conscience est conscience de quelque chose ») et la représentation comme une visée de l’objet lui-même et non sa reproduction dans l’esprit. Il est le père de la psychologie descriptive et un précurseur de la méthode phénoménologique, notamment développée par Edmund Husserl (cf. Le Robert des noms propres, Article Brentano Franz). Nous retrouverons plus loin Steiner et Husserl face-à-face. Tous deux sont intéressés par l’œuvre de Brentano, mais ils proposent des interprétations diamétralement opposées de la raison humaine, ce que nous analyserons à partir du problème de l’origine de la géométrie.

[40Le groupe O.T.O. existe toujours et a été classé « secte » dans le rapport parlementaire français n° 2468. cf. www.info-sectes.org/masques/sectes.htm. Il convient néanmoins d’être très prudent avec l’usage du qualificatif de « secte ». Pour une approche mesurée de la question, voir Introvigne M. et Gordon-Melton J. (dir.), Pour en finir avec les sectes, Le débat sur le rapport de la commission parlementaire, Ed. CESNUR-Di Giovanni, Paris, 1996, 355 p. Le rapport parlementaire n° 1687, présidé par le député Jacques Guyard, avait déclenché de vives controverses, notamment en taxant l’anthroposophie de « secte » (cf. Guyard J., Les sectes et l’argent, Commission d’enquête, Rapport n° 1687, Ed. Assemblée nationale, 1999, 347 p.).

[41Verlinde J.-M., Quand le voile se déchire…, Le défi de l’ésotérisme au christianisme, Tome 1, Saint Paul ,Versailles, 2000, 322 p., p.148.

[42Ibid., p. 149.

[43Ibid., p. 148.

[44Ibid.

[45Ariès P., Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, Editions Golias, Villeurbanne, 2001, 288 p., p. 19-20.

[46Verlinde J.-M., op. cit., p. 149.

[47Rihouët-Coroze S., Qui était Rudolf Steiner ?, Triades, Paris, 1973, p. 94, cité in Verlinde J.-M., op cit., p. 149.

[48Mücke J. et Rudolf A.-A., Souvenirs : Rudolf Steiner et l’université de Berlin, 1899-1904, Ed. EAR, Genève, cité in Ariès P., Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, Ed. Golias, p. 20.

[50Galtier G., Maçonnerie Egyptienne, Rose-Croix et Néo-Chevalerie, Ed. du Rocher, Paris, 1989, p. 304, cité in Verlinde J.-M., Quand le voile se déchire…, op. cit., p. 151.

[51La Société Théosophique a été fondée par Helena Petrova Blavatsky (1831-1891) et Henry Steele Olcott en 1875. Sur le sujet, voir notamment Verlinde J.-M., Quand le voile se déchire…, op. cit., p. 125-146. L’auteur, citant La doctrine secrète de Blavatsky, note les buts de la Socitété Théosophique. Celle-ci vise à « rassembler et diffuser la connaissance des Lois qui gouvernent l’univers ». Elle se propose « 1- Former un noyau de la Fraternité Universelle de l’Humanité sans distinction de race, croyance, sexe, caste ou couleur ; 2 – Encourager l’étude comparée des religions, des philosophies et des sciences ; 3 – Explorer les lois inexpliquées de la Nature et les pouvoirs latents en l’homme » (p.128-129).

[52Verlinde J.-M., Quand le voile se déchire…, op. cit., p. 152.

[53Ibid., p. 153.

[54Le domaine agricole de Koberwitz était situé près de Breslau en Allemagne (aujourd’hui Wroclaw, en Pologne).

[55Meyer R., Avant-propos, in Keyserlingk A. (von), La naissance de l’agriculture bio-dynamique, p. 21-28, p. 21.

[56Bideau G., Repères, in Keyserlingk A. (von), La naissance de l’agriculture bio-dynamique, p. 15-20, p. 15.

[57Bideau G., Repères, ibid. ; Ariès P., op. cit., p. 199.

[59Bideau G., ibid.

[60Ariès P., op. cit. Pfeiffer est chimiste pour Paul Ariès, il est biologiste selon la 4e de couverture de la Fécondité de la terre. Selon Gérard Schmidt, il fut « vers la fin de sa carrière, le directeur d’un laboratoire de chimie biologique à Spring Valley (USA) » (cf. Schmidt G., Avant propos, in Pfeiffer E. et Riese E., Le gai jardin potager, Triades, p. 08).

[61Il s’agit du titre du premier tome des œuvres posthumes de la comtesse de Keyserlingk (cf. Meyer R., Avant-propos, op. cit.)

[62Karl von Keyserlingk décrit ainsi l’ambiance du Cours aux agriculteurs : « Je fus effrayé de l’aspect pitoyable de Rudolf Steiner – totalement changé. Des nouvelles avaient filtré jusque chez nous depuis Dornach sur sa grave maladie. […] Ces nouvelles laissaient présumer que l’existence sur le plan physique était devenue presque impossible pour lui. […] Il me semblait que Rudolf Steiner s’était élevé avec son esprit dans des régions célestes encore plus hautes – la distance entre lui et les hommes n’en était que plus grande et plus effrayante. Il était bouleversant de le voir – tous eurent la même impression » (cf. Keyserlingk A. (von), La naissance de l’agriculture bio-dynamique, p. 92.

[63Sattler F. et Wistinghausen E. (von), La Ferme Biodynamique, Ed. Arts Graphiques Européens, Paris, 1987, 340 p. (Ed. Ulmer, Stuttgart, 1985).

[64Florin J.-M., Entretien avec l’auteur, Lanouaille (24), 2001.

[65De France J.-M., Entretien avec un représentant des magasins Satoriz. [cf. w.satoriz.com/index_new.php ?page=les-entretients&NUM_ARTICLE=218&NUM_RUBRIQUE=5, visite de 10/2006

[66Soper J., Pour comprendre le cours aux agriculteurs de Rudolf Steiner, Ed. Le courrier du livre, 1980, p. 157-158.

[68Il aura recours à l’éducation, à la politique (avec des dérives graves), à la religion, à la science, et à l’agriculture biologique, finalement.

[69Ce sera son credo pour aider les paysans à résister à la crise économique de 1929.

[70Comme la pomme de terre, dans le contexte suisse d’alors.

[71Institut de Recherche de l’Agriculture Biologique. L’IRAB, (ou FIBL en allemand), est installé à Frick, près de Bâle. C’est le plus gros institut de recherche sur l’agriculture biologique en Europe. Nettement orienté vers les approches techniques et économiques, il est à l’origine de l’essai « DOC », une comparaison, sur vingt ans, des agricultures bio-dynamiques, biologiques, et conventionnelles. Hans Müller, malgré son doctorat en botanique, ne s’est guère soucié de l’aspect technique de l’agriculture biologique : il n’a jamais écrit sur cet aspect. De plus, comme nous l’a confié W. Scheidegger, il minimisait le problème lors de ses conférences pour inciter à la conversion à la Bio ; ses collègues se chargeaient de les reconnaître et de les expliquer aux agriculteurs intéressés. Pour la technique, il s’en remettra à d’autres, tels Maria, son épouse, ou le médecin Hans Peter Rusch. Fils de paysan, il connaît le métier et il voit surtout l’agrobiologie comme un prolongement de la tradition paysanne. Avec la modernisation des conditions de travail et de vie, la simplicité de la vie paysanne attira de moins d’agriculteurs. De plus, il faut reconnaître que l’agriculture biologique va, au moins dans la perspective d’Howard, au-delà d’une certaine monotonie de la tradition paysanne : la Bio n’est pas qu’un moyen de se maintenir, elle est aussi une agriculture engagée dans une dynamique consciente de recherche, visant à intensifier la production agricole, dans l’espoir d’un profit commercial ouvrant sur les libertés du monde moderne. Des jeunes du mouvement Müller, dont son propre fils, plus dans cet état d’esprit progressiste, soutiendront la naissance de l’IRAB. On a eut là, à l’intérieur du mouvement du mouvement Bio de Suisse, une sorte de conflit des anciens et des modernes. Quoiqu’il en soit, dans les esprits des agrobiologistes suisses, comme pour les membres de l’équipe pionnière de l’IRAB, Hans Müller demeure le fondateur du mouvement dans leur pays.

[72Schaumann W., Siebeneicher G.-E., Lunzer I., Geschichte des okologischen Lanbaus, SÖL, Sonderausgabe n° 65, Bad Durkeim, 2002, 200 p., p. 157-158.

[73Scheidegger W., Entretien ave l’auteur, Suisse, Août 2002.

[74Scheidegger W., ibid.

[75Scheidegger W., ibid.

[76Viel J.-M., L’agriculture biologique en France, Thèse de 3e cycle, IEDES, Paris, 1978, p. 48.

[77Moser P., Entretien ave l’auteur, Bern, Août 2002.

[78Moser P., ibid.

[79Moser P., ibid.

[80Selon Otto Schmid, « au début des années 1950, Hans Müller a collaboré avec les biodynamistes, il a même distribué des préparats ». Cependant, avec l’engagement de sa collaboration avec Rusch, « il diminuera ses contacts avec les biodynamistes, peut-être pour des différences religieuses, Hans Müller semblant plus traditionnel que les biodynamistes sur ce plan-là » (Schmid O., Entretien avec l’auteur, IRAB, Août 2002).

[81Dans la suite de ce travail j’abrège le nom de la coopérative Anbau-und Verwertungsgenossenschaft en A.V.G.

[82Edmund Ernst est un personnage qui semble jouer un rôle d’interface entre la foi protestante du couple Müller et l’anthroposophie. Il est l’auteur de plusieurs articles dans Kultur und Politik et d’un ouvrage sur cette question : Ernst E., Reformation oder Anthroposophie ?, Ed. paul Haupt. Akademische Buchhandlung, Bern, 1924, 126 p.

[83La déclinaison religieuse de l’anthroposophie s’appelle la « Communauté des chrétiens » ; elle occupe « une place originale puisqu’elle constitue le passage entre le protestantisme confessionnel et l’occultisme » (cf. Ariès P., Anthroposophie : enquête sur un pouvoir occulte, p. 266).

[84Mais, comme nous le verrons, la rupture complète de l’agriculture biologique de Müller avec la biodynamie est difficile : Rusch prolonge l’hésitation en trouvant intéressante la méthode des cristallisations sensibles et en se référant beaucoup à Goethe, tout en disant rechercher une agrobiologie exempte d’occultisme. Par ailleurs, l’interprétation de Jeanne-Marie Viel, pour qui Hans Müller serait un « fils spirituel de Rudolf Steiner », nous semble exagérée (Viel J.-M., Communication personnelle, 2004).

[85Cf. ww.shop.mikroveda.com [viste de 09/2006].

[86<pub.ne.jp>

[87Outre ses articles dans Kultur und Politik, Hans Peter Rusch a publié trois livres, dont seul le dernier a été traduit et publié en France : La loi de la conservation de la substance vivante (1951) ; Sciences naturelles de demain (1955) ; La fécondité du sol, Une étude sur la pensée biologique (1968).

[88Il mena ces recherches au sein du groupe de travail d’Helmut Mommsen. Le sujet en était la « thérapie microbiologique » : la dégénération des flores bactériennes des muqueuses et leur guérison par la préparation microbienne « Symbioflor » (Cf. Gunter Vogt, op. cit.)

[89Rusch H.-P. et Kolb H., Der Kreislauf der Bakterien als Lebensprinzip, in Hippokrates, Zeitschrift für praktische Heilkunde, 21, 12, 1950, p. 623-630, cité in Vogt G., ibid., p. 209.

[90Santo E. et Rusch H.-P, Das Gesetz von der Erhaltung der lebendigen Substanz, in Wiener Medizinische Wochenschrift, 101, 37, p. 706-713 et 38, p. 725-734, 1951, cité in Vogt G., ibid.

[91Gisiger L., Biologischer Landbau, die Agrikulturechemie, die Landwirschat und der Konsument, in Der Scweizer Bauer, 106, 13, Beilage, p. 03 et 106, 16, Beilage, p. 02-03, 1952, cité in Vogt G., ibid.

[92Selon Volker Rusch, c’est surtout le coup financier excessif qui a nuit au Test Rusch : « The Rusch Test was performed by our institute for microecology until the early eighties of the 20. century. We stopped it due to exorbitant high costs and a shift in the institutes interests. Thus, the reason for the non-success is mainly an economical one. Scientifically, the test was quite reasonable ». Pour la validité scientifique du test, Volker Rusch s’appuie sur ses propres travaux : Deavin A., Horsgood R.K. and Rusch V, Rhizosphere microflora in relation to soil conditions. Part I : Comparison of bacteria in soil, rhizosphere and rhizoplane. Zbl.Bakt. II Abt. 136, (1981), p. 613-618 ; Deavin A., Horsgood R.K. and Rusch V, Rhizosphere microflora in relation to soil conditions. Part II : Rhizosphere and soil « coliform » bacteria, Zbl.Bakt. II Abt. 136, (1981), p. 619-627 (cf. Rusch V., Courriel à l’auteur, 11 2006).

[93Dans sa phase d’émergence comme mouvement d’agriculture biologique, en servant de moyen pédagogique pour faciliter la transition des paysans de la pensée agrochimique à la pensée biologique. (Cf. Gunter Vogt, op. cit., p. 216).

[94Aubert C., L’agriculture biologique, Une agriculture pour la santé et l’épanouissement de l’homme, Ed. Le courrier du livre, 1970, p. 190.

[95L’île de Shikoku, « quatre pays », est située au sud du Japon, vers le 35e parallèle (Afrique du Nord, Méditerranée orientale). L’île est montagneuse, elle culmine à 1950 m. Sa superficie est de 19 000 km2 et sa population compte un peu plus de 4 200 000 habitants. De vastes forêts occupent son territoire, et, malgré la présence d’activités industrielles (métallurgie du cuivre, pétrochimie), l’économie est surtout agricole et artisanale. L’émigration y est intense. (Cf. Le Robert des noms propres, Article « Shikoku », Edition de 1998).

[96Au cours de son cursus étudiant, Masanobu Fukuoka fut l’élève du professeur Kurosawa, le père de la gibbérelline. (D’après Bernadette Prieur, la traductrice de La révolution d’un seul brin de paille en français, qui a rencontré Masanobu Fukuoka sur sa ferme. Communication personnelle, 2001).

[97Fukuoka M., La révolution d’un seul brin de paille, Trédaniel, Paris, 1983, 202 p., p. 18. (Abrégé ci-dessous R.B.P.)

[98Il perdit ainsi, dans cette première vague de ses recherches pratiques, environ quatre cent mandariniers.

[99RBP, p. 43.

[101La révolution d’un seul brin de paille, publié à Tokyo en 1975, puis traduit et publié aux Etats-Unis en 1978. Traduit en diverses langues, dont le français en 1983.

[102Reverdir le désert, Un entretien de Masanobu Fukuoka avec Robert et Diane Gilman, 1986. Traduit de l’anglais par Michel Dussandier, 1997, (sur le Web).

[103« for his world-wide contribution to the well-being of mankind ».

[104Fukuoka, M., L’agriculture naturelle, Art du non-faire, Théorie et pratique pour une philosophie verte, Traduit de l’anglais par Thierry Piélat, Guy Trédaniel, Paris, 1989, (Japan Publications, 1985), 326 p. 09. (Abrégé ci-dessous A.N.)

[105De même, il recommande l’absence de sarclage via l’inondation ponctuelle, le couvert permanent, et le mulching.

[106Il recourt à l’inondation périodique, limitée dans le temps, sept jours au maximum, à différents stades de croissance de ses cultures, en fonction du développement du couvert : la céréale doit toujours dépasser le couvert. Pour une « description minutieuse, étape par étape, des opérations qui débutent au moment de la moisson d’automne du riz » sur la ferme de M. Fukuoka, on lira les pages 196-203 de L’agriculture naturelle, consacrées à « La rotation riz/orge par semis direct, sans labour, avec couverture d’engrais vert ».

[107R.B.P., p. 75-76 ; A.N., p. 198.

[108A.N., p. 199. Masanobu Fukuoka travaille dans des conditions climatiques qui permettent les champs irrigués. L’archipel japonais connaît deux passages du front de mousson, l’un entre mi-juin et fin juillet, l’autre en septembre. Trois à quatre typhons, en moyenne, touchent également le Japon chaque année, au printemps et à l’automne. Il tombe presque partout plus d’un mètre de pluie par an. Si l’on ajoute que l’été est assez chaud partout, on comprend que la forêt couvre encore les deux tiers du pays et que la culture du riz ait été la base de la civilisation japonaise. M. Fukuoka invite à ne pas s’arrêter aux particularités climatiques pour améliorer l’agriculture. Néanmoins, il semble difficile de lancer son mode de culture sur une prairie dans nos climats tempérés, moins pluvieux, sans labourer. Jusqu’ici, les démarrages d’expériences d’agriculture conventionnelle en non-labour ont souvent recours aux désherbants.

[109Il remet même en cause l’idée que les cendres de bois soit un bon fertilisant.

[110R.B.P., p. 62 : « Si la nature est livrée à elle-même, la fertilité augmente ». Toujours à la page 62 : « Si vous voulez avoir une idée de la fertilité naturelle de la terre, allez un jour vous promener sur le versant sauvage de la montagne et regardez les arbres géants qui poussent sans engrais et sans être cultivés. La fertilité de la nature dépasse ce que l’on peut imaginer. C’est ainsi. »

[111A.N., p. 199 ; il propose de 3 à 6 quintaux / hectare de fumier de poules séché pour une culture d’orge – la majeure partie juste après le semis, le reste pendant la période d’épiaison. Il évoque aussi la possibilité du recours aux cendres de bois ou aux excréments animaux ou humains décomposés.

[112R.B.P., p. 63.

[113A.N., p. 160-162. Si l’on ne trouve pas de bois ou si l’on ne peut puiser dans son stock humique, l’auteur évoque notamment la plantation de bambous, car ils viennent à maturité en un an.

[114R.B.P., p. 61-62 et p. 64.

[115Pour Masanobu Fukuoka, la distribution naturelle du calibre des fruits est réparti de façon homogène, en une sorte de continuum.

[116Dupont Y., Pourquoi faut-il pleurer les paysans ? in Ecologie et politique, 31, 2005, p. 25-40, p. 26 ; Bourg D., L’homme-artifice, Le sens de la technique, Gallimard, 355 p., p. 291-292.

[117Un Masanobu Fukuoka répètera souvent que ses études de biologie ne lui ont servi à rien pour mettre au point sa méthode, tandis qu’un Howard attribuera plus d’importance aux pratiques paysannes et à l’observation directe de la nature (le modèle forestier) qu’à ses savoirs scientifiques.