Samedi 3 novembre 2007 — Dernier ajout lundi 14 mars 2011

Conclusions de la troisième partie

Achetez le livre : Les Fondateurs de l'agriculture biologique, Yvan Besson
Achetez le livre : Les Fondateurs de l’agriculture biologique, Yvan Besson

Aux origines de l’agriculture biologique, l’agrochimie n’est pas considérée comme un véritable progrès agricole. Progresser en agriculture, c’est, pour les fondateurs, viser quantité et qualité des récoltes tout en s’assurant que l’on travaille la terre en faisant droit aux générations futures de pouvoir indéfiniment se nourrir de ses fruits. Or, suivant Howard, l’agrochimie a initié une rupture entre les deux moitiés de la tâche agricole, à savoir cultiver la terre, d’un côté, en récolter les fruits, de l’autre. Malgré des rendements souvent bas, l’agriculture traditionnelle parvenait à maintenir le potentiel de productivité de ses sols, en procédant à une fertilisation toute empirique, et à d’autres expédients culturaux, comme la rotation des cultures et la jachère alternée.

Avec la Révolution industrielle, la pression sur la fertilité des sols européens s’est accrue. On a pris l’habitude de recourir à des importations de denrées agricoles ou de matières fertilisantes étrangères (comme le guano) tout en multipliant, au XIXe siècle, les tentatives de récupération des résidus urbains et industriels pour entretenir la productivité des champs. La chimie agricole a permis de découvrir l’importance de certains minéraux dans l’alimentation des plantes, ainsi que de nouveaux procédés pour produire des fertilisants doués d’une efficacité régulièrement impressionnante. Mais les fondateurs de l’agrobiologie ont pointé l’envers de la médaille des rendements et de la biomasse produites aux engrais NPK. Ils furent conscients de la tendance progressive à la mise sous dépendance industrielle des paysans entraînés dans la logique des produits de synthèse. Hans Müller, Hans Peter Rusch, et Masanobu Fukuoka déplorèrent la tendance culturelle accompagnant le repli des agriculteurs sur un travail « mécanique » à base de plan de fumure et traitements chimiques : au-delà de sa pénibilité, ce que le travail et la vie de paysan pouvaient avoir d’épanouissant pour l’homme, au niveau de sa connaissance de la nature et de sa vie philosophique et spirituelle, semblait dévalorisé et dépassé. Comme si la « mentalité NPK » marquait une sorte de fin du progrès agricole. Ainsi, il n’est sans doute pas déplacé d’interpréter la réaction des fondateurs vis-à-vis de l’agrochimie comme l’expression d’un sentiment de mal à l’aise par rapport à une explication de la fertilité ramenant l’essentiel des sols a du minéral et du gazeux. L’intuition traditionnelle d’un lien entre composés vivants dans les sols et fertilité – comme dans le principe de similitude –, trouva sa confirmation avec les travaux des biologistes et microbiologistes de la seconde moitié du XIXe siècle. Les fondateurs de la bio avaient désormais une base solide pour rendre plausible leur thèse du primat des facteurs biologiques dans la compréhension des mécanismes de la fertilité. Le thème de la carence, ou de la susceptibilité aux maladies des plantes agricoles cultivées aux engrais chimiques, pouvait alors être plus facilement présenté sous l’angle de « l’artifice », au sens péjoratif, c’est-à-dire comme une conséquence d’une fumure trop éloignée des réalités de la physiologie des plantes dans leur milieu naturel.

Ainsi, une bonne partie des critiques des fondateurs converge-t-elle sur la thèse de l’oubli agrochimique du sol, en tant que milieu vivant, ensemble de processus permettant, comme chez Rusch, un potentiel de productivité plus ou moins important, pour les végétaux de surface. Une autre partie des critiques, chez Rusch, et de manière un peu moins prégnante chez Howard, tend à insister, voire à survaloriser, face aux tenants de la nutrition minérale, le rôle de la nutrition organique des plantes. Sans doute ces attaques étaient-elles le fruit de plusieurs motivations, mais la recherche générale d’une compréhension d’abord biologique des questions agricoles y a certainement joué un rôle majeur. Tel un leitmotiv souterrain, ces fondateurs auraient voulu trouvé quel engrais « biologique » correspondait le mieux aux processus vivants entretenant la fertilité des sols et la productivité des plantes. Mais il faut conclure en redisant que le thème de l’oubli du sol est seul vraiment central et transversal dans la critique de l’agrochimie menée par les fondateurs. Oublier le sol et produire des denrées définissables comme « une synthèse », un « mélange d’aliments artificiels, de produits chimiques et d’hormones » [1] ? La qualité moindre, en général, des produits issus de l’agrochimie, n’est pas, historiquement, le premier problème que l’agrochimie, dans le contexte de l’agriculture moderne, a révélé au grand public. Tous les fondateurs, sans exception, réfléchissent au problème de la désertification. Depuis le Dust Bowl américain des années 1920-1930, jusqu’au rappel des chutes de civilisations en insistant sur le rôle de l’érosion des sols, les fondateurs ont des arguments de poids pour mettre en garde contre le manque d’attention à la fragilité des sols. Faire pousser partout des plantes selon les lois de la chimie agricole uniquement, c’est s’exposer, à terme, à devoir établir de coûteuses installations hydroponiques à la place des sols plus ou moins fertiles antérieurs. Masanobu Fukuoka rapporte des situations contemporaines s’approchant de cette caricature, dans des cultures fruitières de Californie [2].

Ainsi, d’une seule voix, les fondateurs reconnaissent que le destin agricole de l’oubli du sol est sa disparition. Mais ils ne s’accordent qu’imparfaitement sur la nature des actes à mettre en œuvre pour entretenir la terre et ainsi répondre à leur principe « Nourris ton sol et tu nourriras tes plantes » [3]. Sir Albert Howard se penche effectivement, et fondamentalement, sur la dynamique des sols, en pointant l’importance décisive de l’humus dans la pédologie. Mais Hans Peter Rusch privilégie son cycle de la substance vivante. Ce dernier semble un peu se réfugier dans une défense abstraite de la moindre intervention, en demeurant assez peu sensible à la relative autonomie du fonctionnement du système sol-plante. Tandis que Masanobu Fukuoka place la nature au centre de sa méditation : la complexité, au-delà du sol, caractériserait le tout et interdirait une véritable intelligibilité. Le mieux serait alors de pratiquer une agriculture semi-sauvage, sans plus prétendre « cultiver » la terre, en aspirant presque seulement à une insertion discrète de nos plantes domestiques dans les logiques des écosystèmes spontanés.

Ne revenons pas ici sur la différence entre l’apport d’humus par compostage en tas ou épandage des déchets sans préparation particulière, si ce n’est un broyage, sur la surface des champs. Soulignons plutôt l’écart entre la volonté de faire de l’humus, pour combler les exportations de fertilité opérées par les récoltes, et la volonté de faire participer directement la nature et ses processus spontanés à la régénération des sols de la ferme. Entre proposition d’une fertilisation à base d’humus et investigation des mécanismes de la fertilité et de la pédogénèse, des fondateurs comme Howard, et surtout M. Fukuoka, ont ré-ouvert la voie d’un modèle forestier de l’agriculture. Cette piste, nettement différenciée de la perspective de la chimie agricole, offre l’occasion de poser, à nouveaux frais, la recherche d’un point de vue rationnel et scientifique plus large et plus harmonieux sur les problèmes de la fertilité des sols et de la fertilisation agricole.

Notre quatrième et dernière partie, après un essai de bilan pour chacune des œuvres fondatrices, s’attachera aux nouvelles perspectives agronomiques envisageables aujourd’hui à la suite d’une reprise comparative de ces démarches. Ce sera aussi l’heure de revenir spéculativement sur l’actualité du projet agrobiologique concernant une agriculture proche de la nature.

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[1Fukuoka M., La révolution d’un seul brin de paille, op. cit., p. 122.

[2Fukuoka M., La Voie du Retour à la Nature, p. 29-37.

[3Cf. Pfeifffer E., La fécondité de la terre, p. 85.